Essayez, pour voir. Au prochain repas de famille, entre le rôti et le dessert, demandez innocemment s’il faut donner ou non du sucre à de petits enfants et vous verrez combien le sujet est source de discorde; plus émotionnel et presque aussi clivant que celui des préférences politiques ou de la vaccination. Cet aliment auquel Le Temps a consacré une série estivale cette semaine cristallise toute l’ambivalence de notre société, tiraillée entre des injonctions sanitaires et éthiques, et qui revendique une liberté de jouir.

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Le sucre, que le sémiologue français Roland Barthes décrit comme «une institution», évoque un mode de vie épicurien et demeure étroitement lié aux souvenirs d’enfance – le cake de la grand-mère ou les Malabars chipés au kiosque du coin. Il témoigne aussi du passé industriel glorieux de l’après-guerre et de l’afflux massif dans nos rayons de plats prêts à être consommés. Le sucre, c’est aussi l’expression d’un commerce libéralisé et décomplexé, à la merci de places de négoce mondialisées qui font osciller les cours. Il se décline en blanc ou en brun, en miroir des discours blancs ou noirs sur les vices et vertus qu’on lui prête.

C’est qu’au fil des siècles, le petit «morceau de sucre qui aide la médecine à couler» chanté par Mary Poppins, auquel on attribuait même des bénéfices digestifs, est devenu synonyme de malbouffe, coupable idéal de ces maladies dites de pléthore que sont le diabète et l’obésité. On le traque, on le réduit, on le remplace. Dans le viseur également: son potentiel addictogène, depuis que des rats de laboratoire ont préféré le sirop à la cocaïne. C’est une denrée qui porte aussi un lourd héritage sur le front éthique, puisque la culture de la canne demeure étroitement liée à l’esclavagisme.

Un tabou tenace

Le sucre réunit ainsi tous les ingrédients pour demeurer l’un de nos tabous alimentaires les plus tenaces. Les paradoxes qu’il exprime sont les nôtres, truffés de dogmes. Un geste aussi anodin que de sucrer son café se convertit en une prise de position, en fonction de ses croyances et de ses valeurs. La parfaite recette du sujet qui fâche, en somme.


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