Sous mon sein, la grenade

Suicide et féminisme

Notre chroniqueuse revient sur l’histoire de ce couple qui a fait appel à Exit: alors que monsieur était malade, madame était, elle, en bonne santé. Mourir pour suivre son conjoint, un lieu commun littéraire qui questionne les femmes

Dans la complexe histoire de ce couple qui a décidé de mourir ensemble avec l’aide d’Exit – l’un de ses responsables est à nouveau jugé pour ce cas cette semaine –, un aspect féministe du débat semble avoir échappé au questionnement général. Je saisis complètement qu’il est difficile de juger, de se mettre à la place des époux dans cette situation de maladie et de détresse affective. Mais je constate: un homme très malade allait mourir. Il a réclamé un suicide assisté. Je respecte cela. Mais ensuite son épouse en bonne santé a déclaré devant notaire qu’elle souhaitait suivre son mari en se donnant elle aussi la mort. Un sacrifice féminin au nom de l’amour, encore un.

Comment devrait réagir un mari aimant, lorsque sa femme propose cela: acquiescer devant une fin commune qui serait donc le comble du romantisme? Il me semble que par amour, il aurait au contraire dû consacrer tout ce qui lui restait d’énergie à ce qu’elle vive encore, survive, profite de sa bonne santé pour s’émerveiller encore de la vie. Ils auraient ensuite eu tout le temps de se retrouver dans l’au-delà.

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Dans la littérature comme ailleurs, il existe ainsi cette malédiction, qui ressemble fortement à une injonction: quand l’homme meurt, sa bien-aimée le suit et se suicide. Iseult. Phèdre. Juliette, tant d’autres. Et peut-être le comble: l’Ariane de Belle du Seigneur, qui décide de s’empoisonner avec Solal afin de rester sur les cimes les plus hautes de l’amour absolu. J’ai adoré ce livre, je le tiens pour l’un des plus magnifiques qui soient. «Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissent la passion et donnent l’envie aux idiotes et aux idiots», écrivait Cohen. Je remarque encore sa part d’ombre, la soumission d’Ariane à son Solal. Cette manière d’emprise qui, sous le prétexte de la passion, invite comme d’habitude madame à suivre monsieur quand il meurt.

C’est cela que j’interroge ainsi, en tant que femme. J’entends croire à la beauté du couple, à l’amour, à une forme d’éternité du sentiment. Voire à l’idée que vivre sans l’autre semble parfois impossible. J’entrevois quelque chose de cela, une forme d’absolu dans la décision de cette femme de mourir avec son mari. Il aurait pu refuser, lui dire en lui tenant la main que c’était de l’imaginer encore vivante et heureuse après lui qui lui faisait accepter sa fin.


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