Le suicide des jeunes peut être facilité par une arme à la maison

Florian Irminger, coordinateur de l'Association Stop Suicide à Genève, conjure le Conseil national de ne pas suivre les Etats sur le droit des mineurs à disposer d'armes à feu à la maison.

La première cause de mortalité des jeunes de 15 à 24 ans est le suicide, devant les accidents de la route. Selon le rapport de mai 2005 de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), «près de 10% des habitants de la Suisse vont commettre une tentative de suicide au cours de leur vie». Ces chiffres placent notre pays devant un problème majeur de santé publique.

Face à un phénomène de cette ampleur, il y a lieu de réfléchir aux différents moyens qui permettent de mettre en œuvre une réelle aide aux jeunes en souffrance. L'on sait - différentes études sont là pour le prouver - que la diminution du taux de mortalité des jeunes par suicide, partant des tentatives de suicide, peut notamment être atteinte grâce à une diminution de la disponibilité des moyens létaux.

Une étude publiée par Andreas Frei, dont les résultats ont été rendus publics dans l'édition de la Neue Zürcher Zeitung du 10 août 2005 (LT du 11.08.2005), démontre que 30% des suicides se font, en Suisse, avec une arme à feu, dont 18% une arme privée - méthode qui serait particulièrement utilisée par les jeunes hommes jusqu'à 30 ans.

Le 8 juin dernier, le Conseil des Etats a approuvé les modifications de la loi sur les armes proposées par le Conseil fédéral, à l'unanimité, après avoir rejeté un certain nombre de propositions de durcissement. On est en droit de se demander dans quelle mesure la Suisse est prête à prendre au sérieux les différents problèmes posés par un régime libéral en matière d'accès aux armes à feu.

Le rapport de l'OFSP, parmi un catalogue de mesures de santé publique visant à diminuer le nombre de suicides, conseille de durcir la législation sur les armes, en vue d'en restreindre l'accès, car «le fait de rendre plus difficile ou d'empêcher l'accès à certaines méthodes de suicide permet de réduire le taux de suicide».

Un durcissement en la matière serait donc une décision politique raisonnable.

Aujourd'hui, les armes conservées doivent l'être avec prudence et ne pas être accessibles à des tiers non autorisés (art. 26 de la loi). Or, l'on sait que les armes sont souvent gardées dans une armoire, un tiroir, accessible sans autre problème. Et, malheureusement, les causes de ces «conservations prudentes» sont parfois dramatiques.

Pis encore, le Conseil fédéral propose l'introduction d'un article sur le prêt d'armes de sport à des personnes mineures. Cette disposition, applaudie par les milieux du tir sportif, est une réelle garantie pour chaque mineure de pouvoir disposer, librement, d'une arme à domicile, à condition que la personne soit inscrite dans un club de tir. Autant la pratique du tir sportif est digne, en tant que sport, apprentissage de la concentration ou du maniement d'un objet dangereux, autant l'introduction de cet article est ridicule, car pour pratiquer le tir sportif l'arme à la maison ne sert à rien! Il s'agit ici de donner un blanc-seing aux milieux du tir sportif. En effet, ceux-ci annoncent qu'ils soutiennent la loi, notamment parce que cet article y figure. Or, l'introduction de la possibilité, pour un mineur, de disposer d'armes à feu à la maison, avec ou sans les cartouches, ce qui doit être réglé par le Conseil fédéral, constitue un recul majeur. Cette manœuvre politique du gouvernement répond simplement à sa volonté de trouver une majorité écrasante pour l'adoption de cette loi en évitant tout danger de référendum, donc de pression d'un groupe puissant, à l'image du «lobby des armes» en Suisse.

En d'autres termes, cet article constitue un péril évident. L'acte suicidaire chez les jeunes est une réaction impulsive, une volonté subite de «changer les choses», le suicide apparaît singulièrement comme étant le seul moyen d'améliorer sa vie. L'arme à la maison peut ainsi faciliter le passage à l'acte. Il paraît pourtant tellement difficile de demander de l'aide.

Le Conseil fédéral aurait dû résister aux milieux qui souhaitent un accès libre aux armes et refuser l'introduction de cet article. La Chambre du peuple doit en ce sens aujourd'hui s'investir de cette responsabilité, en rappelant que cette loi a pour mission de protéger les citoyennes et citoyens des armes et non de réglementer un accès facile aux armes.

Le Conseil national pourrait proposer une modification d'orientation, grâce à l'introduction d'un article conférant à la loi un but de protection de la population face aux armes, aux accessoires d'armes et aux munitions. L'utilisation abusive d'armes, contre laquelle la Confédération doit légiférer (art. 107 de la Constitution), a des conséquences dont on pourrait tenir compte dans la rédaction de cette loi. Le suicide est l'une d'entre elles.

Aujourd'hui, les autorités ont le devoir de comprendre que l'accès aux armes constitue une tradition contraire au devoir de la société envers les jeunes et au bien-être de la population.

Publicité