Une jeune fille souffrant de trouble psychiatrique met fin à ses jours dans l’Essonne en se jetant sous la rame d’un RER. Non sans avoir, au préalable, filmé son suicide via l’application mobile Périscope: c’est l’information qui a occupé hier intensivement une très grande partie des réseaux sociaux, qui ont commenté avec effroi la nouvelle.

Il faut dire que la tragédie concentre en elle en un cocktail détonant tout ce qu’il y a de plus archaïque, comme de plus contemporain en une seule séquence. Du côté de l’archaïque, le désespoir humain poussé à son degré d’incandescence, la mort; l’élimination physique, la violence suprême infligée à soi-même, l’effacement.

Du côté du contemporain, cet effacement, cette élimination ultime de la vie réelle, c’est propulsée par ce que les technologies de l’information font de plus sophistiqué et de plus viral ces mois derniers qu’elle s’empare des esprits: l’application Periscope. Laquelle permet de se filmer en direct tout en dialoguant et en étant vu de la communauté connectée à votre session.

C’est France Infoqui narre, très sobrement, le déroulement des faits: «Selon les enquêteurs, la victime âgée de 19 ans a mis fin à ses jours en direct dans une vidéo diffusée sur l’application Periscope devant plus de 1.000 spectateurs/followers connectés. La jeune femme habitait Egly, apparemment seule. Quelques heures avant les faits, elle a commencé à mettre en scène, en quelque sorte, la préparation de son acte en annonçant aux personnes qui la suivaient sur Periscope qu’elle devait faire quelque chose en live. En réalité, elle annonçait son futur suicide aux utilisateurs de cette application de diffusion de vidéo en direct. Dans ces vidéos, elle évoque un déboire amoureux. Et dans une séquence, qui a été censurée depuis, elle met fin à ses jours».

Depuis, la discussion sur les réseaux tourne autour du véhicule et du dispositif choisis par la victime pour interpeller la communauté. Le journal en ligne L’internaute commente ainsi: «L’application Periscope était déjà au cœur d’une affaire d’agression fin avril. Deux garçons mineurs avaient frappé un homme choisi au hasard dans les rues de Bordeaux et diffusé les images en direct sur internet. Ils promettaient aux internautes «un gros K-O» si au moins 40 personnes étaient connectées en même temps à leur live.»

Responsable de quoi que ce soit, Periscope? La question est aussi vieille que toutes celles qui tournent autour de la médiatisation du suicide, et qui ont commencé, en Occident, avec le best-seller de Goethe, «Les souffrances du jeune Werther». Où le héros principal met fin à ses jours. Un livre à qui l’on imputa une vague de suicides dont le levier était l’imitation.

C’est au nom des mêmes principes que de nombreuses associations de prévention du suicide, craignant ce qu’on appelle l’effet Werther, se battent pour que la publication de détails concernant les suicides demeure un tabou dans la presse.

On dit souvent que le suicide est un message adressé à la communauté des vivants. Chloé, 19 ans a décidé de lancer ce message en adoptant le medium de sa génération.

Qu’au siècle où la manifestation de sa présence physique ne se conçoive bientôt plus sans son prolongement numérique afin d’y faire participer tous ceux et celles que la distance prive d’une telle présence, on ne s’étonnera donc pas de voir surgir soudain dans le paysage cette macabre nouveauté. Qui ne surprendra cependant ni le sociologue ni l’historien. Son essence est de toujours. Son véhicule d’aujourd’hui, pathétiquement.

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