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Je suis grosse et alors?

Fascinée par une sculpture monstrueuse exposée à Genève, notre chroniqueuse s'interroge sur le diktat de la minceur. Et la diversité, que diable?

Elle crée un mélange d’effroi et d’amusement. Près de la place du Bourg de Four, à Genève, dans une Vieille-Ville qu’on peut difficilement taxer de grunge, s’affiche une sculpture en rupture. «If not now then when» de l’Anglais John Isaacs représente un géant au ventre immense et immonde, montagne de tissus adipeux et de chairs flasques, dont le visage est recouvert d’un sac en jute, façon torture, et dont le bras gauche, ironiquement, est hissé en position de selfie. Effet garanti. A une petite fille qui sautille devant la galerie, le doigt pointé vers la chose, sa mère souffle, excédée: Ne regarde pas ça, c’est affreux!».

Oui, c’est affreux. Et amusant en même temps. Car on sent bien chez le plasticien une envie de provoquer le passant. Et un besoin, plus profond et plus torturé, de tendre un miroir à la société. Ce monstre de cire auquel nous ne pouvons échapper, dit Isaacs, c’est la face scandaleuse de la surconsommation (gaspillage, pollution) que nous voulons oublier… Devisée à 70’000 euros, la sculpture a été vendue. Car l’art, aussi, est un marché.

Je regarde le monstre, fascinée. Alors que certaines de mes amies relancent leur xème régime en vue de l’été, cette manifestation massive d’obésité me pose question. A vrai dire, toujours la même question, à la belle saison, lorsque les corps dénudés entonnent leur chanson. Comme il n’y a pas deux arbres identiques, il n’y a pas deux corps semblables. Plus de fesses par-ci, moins de hanches par-là. Plus d’épaules ici, moins de mollet là. L’un est perché, la tête dans les étoiles, tel un peuplier. L’autre est ramassé et fiché dans le sol, tel un olivier. On passe du nounours au héron cendré, de la belette au bélier, et cette palette des possibles est palpitante à contempler. Sauf que non. Partout, du sol au ciel, la diversité est célébrée, mais dès qu’il s’agit de l’humain, le soi-disant plus évolué des êtres vivants, on le somme de ressembler à un seul et unique modèle. Pas toujours le même à travers les âges, mais toujours aussi totalitaire et puissant, selon le moment. Du coup, être enveloppé aujourd’hui -ni obèse, ni malade, mais confortable- peut relever de l’acte politique. «Je suis grosse et alors?», lancent, consciemment ou non, ces jeunes filles épanouies qui, dans la rue, montrent leur ventre rebondi et leurs cuisses dodues. Et gare à celui ou celle qui détourne le regard. Ces corps non normés sont la rare part rebelle et libérée de notre société.


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