Le procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno-Ocampo, était à Genève mardi pour participer à la journée «Mémoire, Vérité et Justice», organisée dans le cadre du Festival du film sur les droits humains. Une occasion rare de s'entretenir avec ce magistrat élu pour poursuivre ce que l'humanité compte comme pires criminels: auteurs de massacres, de génocide, d'esclavage, d'enrôlement d'enfants soldats.

Le Temps: Slobodan Milosevic est mort avant la fin de son procès. Faut-il y voir un échec de la justice internationale?

Luis Moreno-Ocampo: Cet homme a été président et il est mort en prison, accusé de faits horribles. Le système a montré qu'un tel dirigeant n'était pas au-dessus des lois. Pour moi, c'est déjà un succès. De plus, les preuves collectées dans son cas seront utiles à la poursuite de Mladic et Karadzic.

- La longueur des débats peut s'expliquer par le choix d'inclure l'ensemble des crimes commis par l'accusé. Une des leçons à tirer du cas Milosevic pourrait être de mieux cibler les dossiers?

- L'option prise à l'époque était tout à fait défendable, mais cette stratégie prend du temps lorsque les crimes commis sont si nombreux. Notre politique est de resserrer les situations et d'essayer d'être sélectif. En Ouganda, nous avons ainsi visé six attaques sur les 850 dénombrées.

- Parlons justement de votre travail. Cela fait bientôt trois ans que vous êtes en fonction et nombre d'observateurs ont l'impression que pas grand-chose ne se passe du côté de la CPI.

- Lorsque je suis arrivé, on m'a dit que les Etats-Unis et le Conseil de sécurité de l'ONU étaient contre moi, que je n'aurai aucune chance de mener des dossiers avant longtemps et que je ferais mieux de me concentrer sur l'organisation du bureau du procureur. Après une année déjà, des enquêtes ont été ouvertes dans les situations les plus graves qui nous étaient soumises. Soit, la République démocratique du Congo et l'Ouganda. Cinq mandats d'arrêt ont été lancés contre les responsables de ces atrocités. Et après deux ans d'activités, le Conseil de sécurité nous a transmis le cas du Darfour où nous avons lancé une vaste opération de collecte d'informations avant d'ouvrir une enquête. Les procédures locales menées sur place par la suite ne concernent pas nos cas. Notre enquête se poursuivra donc et nous surveillons en parallèle les activités du tribunal mis sur pied par le Soudan.

- Personne n'est encore venu menottes aux poignets à La Haye. Croyez-vous toujours à un premier procès en 2006?

- C'est juste. Il n'y a pas encore eu d'arrestation ou de procès. Mais je pense que nous aurons des prisonniers très prochainement. L'Ouganda, la RDC et le Soudan poursuivent désormais le même but. Exécuter les mandats d'arrêt à l'encontre de Joseph Kony et des dirigeants de l'Armée de résistance du Seigneur (ARS) et mettre ainsi un terme à vingt ans de conflit. Je ne peux pas en dire plus pour l'instant.

- Vous menez toutes vos enquêtes sur le continent africain. D'autres situations seront-elles explorées ailleurs, on évoque l'Afghanistan ou la Colombie?

- Le critère de sélection est uniquement celui de la gravité. Il n'y a rien de politique à ces choix. Les pires crimes ont été commis là où nous menons nos investigations. En Ouganda, l'ARS aurait commis au moins 2200 meurtres et 3200 enlèvements en deux ans. Il est clair qu'il fallait commencer par là. Quant à la RDC, on suspecte plus de 8000 meurtres commis par de nombreux groupes armés. Sans parler du Darfour où l'on parle de tueries à grande échelle, de destruction, de pillage généralisé, de déplacement de population et de viols collectifs. Il est enfin trop tôt pour évoquer les cas futurs.

- Votre bureau était opposé à la présence des victimes durant la phase des enquêtes. Une décision de la Chambre préliminaire vous a donné tort et autorisé les victimes à participer à la procédure très tôt avec certaines restrictions. Pensez-vous que la CPI leur donne une trop grande place?

- La participation des victimes est très importante même si celles-ci s'opposent parfois à nous. Mais il y a un moment pour tout. Le fait de révéler certains détails à des tiers durant l'enquête va à l'encontre des principes fondamentaux d'efficacité et de sécurité. Mon souci principal a toujours été de ne pas exposer les victimes à un danger. Une fois, un officiel ougandais m'a proposé de venir entendre des plaignants. J'étais très fier de pouvoir lui répondre que cela avait déjà été fait visiblement sans que lui ou d'autres n'en sachent rien.

- Peut-on imaginer que la Cour se déplace, tienne audience dans un pays concerné et soit ainsi plus proche des personnes qui ont souffert?

- Le principe de complémentarité nous conduira toujours à privilégier les justices nationales ou à encourager les méthodes traditionnelles de réconciliation. On peut en effet imaginer un déplacement géographique de la CPI, mais cela posera d'évidents problèmes de sécurité. Dans ce contexte, les médias ont un rôle important à jouer en rendant compte des efforts de la Cour visant à mettre un terme à la culture de l'impunité. J'ai moi-même vécu cela en Argentine. Mon grand-père était officier et ma mère une admiratrice du général Videla. Elle ne voulait plus me parler lorsque j'ai soutenu l'accusation contre la junte militaire. Après trois semaines de procès, elle a compris pourquoi ces hommes devaient aller en prison.

- En 2003, vous avez déclaré que les enquêtes portant sur les aspects financiers directement liés aux atrocités seraient cruciales pour prévenir les crimes ultérieurs et mis en garde ceux qui alimentent ou profitent des conflits. Votre message est-il toujours le même?

- Nous sommes en contact avec les justices nationales sur ce point. Si certains indices nous signalent que des crimes sont par exemple commis pour obtenir des richesses, nous allons bien entendu enquêter. La problématique de l'or au Congo est un cas emblématique. L'étude de la situation financière des accusés sera également nécessaire lorsqu'il s'agira d'aborder le chapitre des réparations dues aux victimes.

- Le procureur de la CPI est-il davantage un diplomate qu'un magistrat?

- Je suis un procureur qui doit présenter de bons cas à la Cour. En même temps, je dois interagir avec tous les acteurs pour avoir leur soutien. C'est un autre métier que celui de procureur national où le magistrat n'a pas besoin de convaincre la police d'arrêter des suspects. En fait, je suis un procureur sans Etat qui joue aux frontières du politique et du judiciaire.