Nouvelles frontières

Et si la Suisse accueillait Liu Xiaobo?

Le plus célèbre des dissidents chinois pourrait bientôt mourir d’un cancer. La Suisse pourrait aider la Chine à s’enlever une épine du pied

En janvier dernier, j’avais préparé ma question: «M. le président Xi, maintenant que la Chine est forte et veut devenir un leader de l’ordre international, ne pensez-vous pas qu’une libération de Liu Xiaobo serait un geste bienvenu pour marquer cette nouvelle page de l’histoire de votre pays?»

Je n’ai pas pu poser ma question. En fait, aucun journaliste n’a pu poser de questions au président Xi lorsqu’il est venu en Suisse faire l’éloge de la globalisation à Davos et du CICR dans l’enceinte de l’ONU. Interpellé, le chef de l’information du gouvernement chinois avait laissé planer un doute: «Vous verrez à Berne.» Pour être franc, je savais que je n’avais aucune chance… Quoique. La Suisse et la Chine ne sont-elles pas les meilleures amies? Sur terrain neutre, Xi Jinping ne ferait-il pas une exception en répondant pour une fois à la presse étrangère?

Si j’avais pu, plutôt que de parler d’accord de libre-échange, j’aurais donc évoqué le cas de Liu Xiaobo. Liu Xiaobo est la seule personne que j’aie rencontrée durant mes années en Chine qui se présentait publiquement comme un dissident. Opposé au Parti communiste, il avait un souci particulier de l’Etat de droit, y compris celui imposé par ce même parti.

«Effrayer les singes»

En 2008, il fut le premier signataire de la Charte 08, une profession de foi pro-démocratie inspirée de la Charte 77 de Vaclav Havel. Il fut arrêté la veille de sa diffusion. Condamné à onze ans de prison en 2009 pour subversion de l’Etat, il reçut le prix Nobel de la paix l’année suivante. Son prix lui fut décerné à Oslo en présence d’une chaise vide lors d’une cérémonie mémorable. Liu Xiaobo a payé pour tous les autres. En Chine, on appelle cela «tuer un coq pour effrayer les singes».

La Charte 08 ne revendiquait rien d’autre que l’application de droits inscrits dans la Constitution chinoise. La seule entorse était la demande de mettre un terme à la dictature de parti unique. Mais la Constitution n’évoque-t-elle pas le multipartisme (Pékin reconnaît huit partis dits démocratiques en plus du Parti communiste)?

Ce geste montrerait que Pékin ne laisse pas crever ses dissidents en détention

La dernière fois que j’ai parlé à Liu Xiaobo, c’était quelques mois avant son arrestation, durant les JO de Pékin. Il était en résidence surveillée. Je l’avais joint par téléphone. Serein, il expliquait jouir du spectacle sportif devant son poste de télévision comme n’importe quel autre Chinois. Contrairement à d’autres intellectuels qui dénonçaient une entreprise de propagande au service du Parti, il ne s’était pas opposé à ces Jeux. C’était sa trêve olympique.

Pour ne pas crever en détention

Lundi, Liu Xiaobo a été transféré de sa cellule vers un lit d’hôpital. Selon son avocat, il est atteint d’un cancer du foie en phase terminale. Il n’en a plus pour longtemps. Lui et sa femme, Liu Xia, également enfermée, elle aussi malade, demandent à pouvoir quitter le pays pour se faire soigner. Ils veulent se rendre aux Etats-Unis.

Liu Xiaobo connaît bien les Etats-Unis où il avait étudié avant de rentrer à Pékin en 1989 pour soutenir le mouvement démocratique. Il paraît improbable qu’il puisse y finir ses jours même avec le soutien de 154 prix Nobel qui, dans une lettre ouverte, en appellent à la compassion de Xi Jinping. Pourquoi Xi Jinping ferait-il un tel cadeau à Donald Trump?

La Chine pourrait en revanche laisser partir son principal opposant vers un petit pays, discret, neutre, amical, avec lequel elle entretient d’excellentes relations… Ce geste aurait une certaine force symbolique: il montrerait que Pékin ne laisse pas crever ses dissidents en détention. Car soyons clair, la libération conditionnelle pour raison médicale annoncée par le pouvoir chinois n’est pas une remise en liberté. Tant qu’il restera en Chine, Liu Xiaobo restera un homme surveillé, privé de sa liberté de mouvement.

La Chine reconnaissante

Des prisonniers d’opinion qui meurent dans leur cellule des suites de maltraitance ou d’un manque d’accès à des soins médicaux, cela reste assez courant en Chine. Pourquoi Pékin ferait-il une exception? C’est simple: Liu Xiaobo serait le premier Prix Nobel de la paix à décéder aux mains de ses geôliers. L’image d’une Chine comme puissance responsable et respectueuse des normes internationales en prendrait un coup.

A l’inverse, si Liu Xiaobo partait sans faire trop de bruit, pour raison humanitaire, vers ce petit pays (où siège le CICR) tant apprécié du pouvoir chinois, le monde entier saluerait cette sage décision. Pékin en serait d’autant plus reconnaissant. Qu’attend Berne pour proposer d’accueillir Liu Xiaobo? Le temps presse!

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