Rester ou quitter le Conseil fédéral? Le Parti socialiste suisse affronte ce dilemme qu'il tranchera en congrès à Bâle. Cette question est d'ailleurs récurrente dans un régime où tous les grands partis siègent à l'exécutif quelles que soient leurs positions. Aujourd'hui, elle paraît se poser avec une acuité nouvelle pour une gauche cruellement minoritaire dans un gouvernement dominé par une droite dure et nationaliste. En réalité, l'état clinique du système suisse est si grave qu'elle devient accessoire. Elle n'a qu'une portée stratégique dans une réflexion plus vaste. Quel projet sortira ce pays du marasme et quel rôle peut jouer la gauche dans sa réalisation? Telles sont les interrogations posées aux socialistes en amont de la décision concernant leur présence au Conseil fédéral.

Un bref rappel de la situation permet d'ouvrir ce débat. Premièrement, la concordance n'existe plus. L'intersection entre les objectifs des socialistes et de l'UDC est vide. Le contraire serait d'ailleurs choquant. Et la fin des compromis ne tient pas aux partis, mais à la bipolarisation durable d'une société d'affrontements dont la politique n'est que le reflet logique. Deuxièmement, l'absence de tout programme entre sept «ministres» aux vocations inconciliables couplée avec la fragmentation de la démocratie directe prive la Suisse du moindre gouvernail. Troisièmement, la lisibilité et la transmission de la volonté populaire ne sont plus réalisables au travers des institutions actuelles. La gauche qui a pourtant progressé aux dernières élections est en perdition à l'exécutif. La droite qui se dit gagnante pourrait perdre sa légitimité au fil des votations.

Ces constats laissent songeurs. Sans gouvernail, la barque de l'Etat ne va nulle part. Ou plutôt elle dérive, poussée par les courants populistes et les circonstances. Personne n'est à la barre. Personne n'est aux écoutes. Les voiles faseyent dans les vents incertains. A tribord, les équipiers de droite se penchent à l'extérieur pour faire gîter l'embarcation dans leur direction. A bâbord, les équipiers de gauche compensent en se penchant de même. Plus les uns se mettent hors de la coque, plus les autres répliquent par un mouvement symétrique. De chaque côté, ils ont maintenant le dos hors de la barque, la tête en arrière, les cheveux au raz de l'eau. Bien droit, encalminé dans le non-sens, sans personne à la manœuvre, le bateau, lui, flotte vainement. Qui saura se redresser vivement et prendre le contrôle de l'esquif?

Le premier qui se relève d'un coup dicte le changement. Il contraint l'autre à le rejoindre au milieu ou à passer par-dessus bord. Il l'oblige à suivre ou il le noie. Or, au milieu sont la barre et les commandes. Que les socialistes ne se trompent pas! Dans ce mouvement qui est leur seule chance, il ne s'agit pas de se glisser vers des positions centristes. Il s'agit de prendre le poste de pilotage qui est délaissé et qui est pourtant le champ des réformes institutionnelles: sans une redéfinition de la démocratie suisse, il n'y a rien à espérer de quelque vision politique que ce soit. Aucun programme n'a de chance d'être réalisé sans une transformation simultanée du système.

Le temps a fait son œuvre. Les mécanismes actuels sont dépassés. Ils génèrent un déficit chronique et structurel de la cohérence politique, un émiettement du pouvoir. Pas question de tout jeter ni de réinventer la roue. Mais il faut réformer, en profondeur. Système de gouvernement, démocratie directe, fonctionnement des Chambres, fédéralisme, l'ensemble des dispositifs doit être révisé dans une vision globale. Non pas contre le peuple, mais au service du peuple, au service d'une meilleure transmission de sa volonté et d'une meilleure orientation du pays. Voilà le projet. Le rôle de la gauche est de le conduire. Les socialistes peuvent cultiver l'ambition de rénover les institutions, avec la même vigueur que mirent les radicaux à les fonder en 1848.

L'ambition, c'est voir large. A la différence de leurs camarades européens, les socialistes suisses n'ont jamais dirigé une coalition au pouvoir. Ils ne se sentent pas responsables d'un projet de société global. Ils n'affichent pas l'autorité sereine de ceux qui souhaitent être un jour en charge de l'intérêt général. En fait, ils restent des socialistes «à la Suisse», c'est-à-dire à la place qu'on leur assigne. Une place de spécialistes de la redistribution des richesses. C'est une fonction reconnue d'utilité publique dans un régime où le politique est faible. Et bravement, ils jouent le jeu, ils se battent, sans crier stop, sans changer de rôle, en codépendants du système.

L'ambition, c'est rassembler au-delà de sa clientèle. Nul besoin de faire des concessions, ni de fraterniser avec l'adversaire. Il suffit d'ajouter aux positions existantes les objectifs manquants pour gagner des soutiens. Joindre aux idées de gauche celle de rénovation des structures. Lier progrès social et fonctionnement du politique. Se positionner sur la ligne gauche-droite, mais aussi sur l'axe passé-avenir.

Les socialistes n'auraient pas la force d'une telle démarche? Certes, ils sont minoritaires. Mais qui les empêche de grandir à hauteur d'une vision nouvelle? Qui les empêche de construire une coalition du changement? De toute façon, l'alternative est simple: soit la gauche lance un projet d'une ampleur qui puisse à terme former une majorité, soit elle se condamne définitivement à des efforts considérables pour stagner.

Le peuple n'accepterait jamais de corriger les institutions? Pas sûr. Chaque jour, il mesure le désarroi de la Suisse et subit les conséquences de ses dysfonctionnements. Pour la première fois, la crise du système est patente, avérée. Certes, il faudra expliquer. Mais en montrant l'impact des blocages institutionnels sur le socio-économique, il est possible de rassembler. En tout cas, le peuple attend un projet, une sortie de la confusion.

Si, à Bâle, le PSS choisit d'accentuer ses revendications classiques sans toucher aux mécanismes helvétiques, alors qu'importe le destin de Micheline Calmy-Rey et de Moritz Leuenberger. Si changer consiste à faire plus énergiquement la même chose, à se pencher davantage encore à l'extérieur de la barque, les deux Conseillers fédéraux peuvent partir ou rester. Avec ou sans eux, les socialistes continueront de s'épuiser dans une méritocratie alpine, où l'amateurisme des pratiques politiques ne sert que la place financière.

Si, au contraire, le PSS ouvre avec force un chantier de réformes institutionnelles, alors la présence critique au gouvernement de deux élus fait sens, pour autant qu'ils adhèrent à la démarche et contribuent de l'intérieur à préparer sa réalisation. Rester deux ans? Quatre ans? Jusqu'à la prochaine crise? Piètre débat. Sommes-nous toujours partisans du «modèle suisse» ou proposons-nous dès aujourd'hui autre chose. Voilà la question qui fonde la réflexion. Le reste s'en déduit.

Qui va se redresser dans la barque? Qui va sauter sans crainte au pied du mât? Qui va s'emparer du champ programmatique déserté? A tribord, l'UDC aurait la vivacité de se relever d'un coup, mais il lui manque le chromosome républicain. Par nature, cette formation ne peut que s'enfermer dans une louange éternelle du réduit national et de ses traditions. Les radicaux? Ils ont l'outillage neuronal pour relever le défi. Mais plus la souplesse. Ils sont tout raides. A force de se prendre pour l'Etat, ils ont perdu l'audace qui leur permettrait de le redéfinir. Confits dans l'image de leur passé perdu, ils sont couchés à côté des équipiers de l'UDC, alignés, droitisés, verrouillés par leur impuissance et leurs alliés. Quant aux PDC, ils nagent autour de l'embarcation.

Les socialistes sauront-ils saisir leur chance? Oseront-ils changer de posture? Verront-ils ce que leur offre l'histoire? Sentiront-ils combien la Suisse a besoin de leur agilité? Combien l'embarcation attend?

La main sur la barre. Vite.

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