Depuis le discours de Theresa May mardi, les Britanniques commencent à avoir une idée un peu plus claire de l’état d’esprit avec lequel leur gouvernement entend larguer les amarres avec le continent. Et la façon dont elle promet, avec une assurance – certains diront une arrogance – thatchérienne, d’obtenir de Bruxelles le beurre, l’argent du beurre et le droit de lutiner la laitière n’est pas totalement étrangère à l’état d’esprit de ceux qui pensent à l’unisson, chez nous, être tellement nécessaires à l’UE que celle-ci est prête à toutes les concessions.

La décision de la Grande-Bretagne de quitter l’Union européenne a un côté quelque peu accidentel. Son référendum apparaissait à l’origine comme une manœuvre électorale destinée à remettre en selle un premier ministre pas tout à fait droit dans ses bottes bien plus qu’il n’exprimait une volonté générale de faire un choix décisif. C’est pourtant ce choix décisif que doivent assumer aujourd’hui les Britanniques. Et cette façon d’engager l’avenir pour une ou plusieurs générations, c’est exactement ce que la Suisse met le plus grand soin à éviter.

Nous avons frôlé l’accident

Nous avons frôlé l’accident avec l’initiative contre l’immigration de masse, (MEI selon l’acronyme alémanique) dont la mise en œuvre très allégée doit permettre d’éviter les problèmes avec l’UE et donc de devoir être amenés à prendre des décisions plus significatives et douloureuses. Alors qu’elle n’a cessé de stigmatiser cette façon d’interpréter la volonté populaire inscrite dans la Constitution, la direction de l’UDC a tenu très fermement ses troupes en main pour qu’elles renoncent à lancer un référendum. Son résultat n’aurait pas changé grand-chose concrètement, admet-elle. Ce qu’il s’agissait d’éviter, c’est l’interprétation, dans un sens ou dans l’autre, de ce résultat. Le référendum va tout de même être saisi par un socialiste tessinois à titre individuel et par des groupuscules marginaux. La réussite de la manœuvre demeure incertaine.

L’initiative Rasa, qui demande l’annulation de l’article constitutionnel inscrit par le vote populaire du février 2014, revient quant à elle à la surface de l’actualité. Le Conseil fédéral a proposé juste avant Noël deux variantes de contre-projet. L’une propose d’inscrire dans la Constitution que la gestion de l’immigration doit tenir compte des accords internationaux de grande importance et de supprimer les délais de mise en œuvre. L’autre, moins ambitieuse, porte uniquement sur la suppression des délais de mise en œuvre. Se profile encore à l’horizon le lancement par l’ASIN d’une initiative demandant la dénonciation de l’accord sur la libre circulation des personnes.

«Attendre de voir»

On remarque qu’actuellement, dans le dossier de nos relations avec l’Europe, ce qui bouge, ce qui est en voie d’examen ou en gestation, est initié par des milieux extérieurs aux partis, voire marginaux. L’éventuel référendum à propos de l’immigration de masse est une démarche individuelle; l’initiative Rasa a été lancée par les milieux universitaires; la menace d’une initiative demandant la dénonciation de l’accord sur la libre circulation, encore dans les limbes, émane de l’ASIN, une officine qui peut être tentée de marquer son indépendance par rapport à l’UDC. On peut même ajouter que Didier Burkhalter, le chef du DFAE, paraît bien esseulé pour promouvoir un accord global avec l’UE.

En fait, les pro et les anti-européens – pour simplifier, littéralement ces catégories ne veulent plus dire grand-chose – s’entendent tacitement sur un point: l’essentiel est d’éviter toute question appelant une réponse dont l’interprétation pourrait donner de modestes ailerons à l’un ou l’autre camp. La proche ouverture des négociations entre la Grande-Bretagne et l’UE, dont le cours et le résultat ne seront pas sans importance pour la Suisse, leur donne une raison de plus «d’attendre de voir». Si Londres commence à sortir du brouillard, Berne a d’autant plus de raisons d’y rester.


Sur les déclarations de Theresa May:

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