La victoire électorale de Boris Johnson fait partie du détricotage d’un ordre international longtemps donné pour coopératif et multilatéral. Chacun reprend maintenant ses billes. Quel rôle veut se donner le Royaume-Uni dans la compétition globale qui se déroule sous nos yeux écarquillés de surprise et d’incompréhension? On voit les pays se chercher un statut, une place, un rang, le premier si possible, c’en est comique quand ce n’est pas funeste. Le chantier est grand ouvert, sans règle de sécurité.

L’idée d’une Suisse agrandie

Il clôt celui qui avait commencé au début du XXe siècle quand se formait une «Société» des nations issues de la destruction des empires. La Suisse y défendait sa cause avec une audace dont on n’a plus idée aujourd’hui. Les historiens des Documents diplomatiques suisses ont rassemblé une cinquantaine de communications officielles de cette période pour nous éclairer sur les enjeux d’alors*. On y trouve notamment l’extraordinaire rapport que le juriste et diplomate Charles-Edouard Lardy (1847-1923) adresse au chef du Département politique, Félix-Louis Calonder, le 7 décembre 1918, un mois après l’armistice. Il y défend l’idée d’une Suisse agrandie chargée de tenir la garde de tous les cols alpins. Dans la future Société des Nations, écrit-il, les grands pays vont se répartir les grands rôles. Parmi les autres, ceux qui ne sauront pas s’en attribuer un «seront considérés comme des parasites; on les tolérera sans les estimer». Il importe donc pour lui que la Suisse ait un rôle. Un rôle offert plutôt que revendiqué, précise-t-il, «qui nous soit confié par les Puissances et qui n’éveille chez elles aucune susceptibilité ni méfiance» tout en imposant «la reconnaissance de notre Raison d’Etre.»