Il fut un temps, pas si lointain, où la Suisse brandissait fièrement son coût de la vie élevé à la face du monde comme preuve du label de qualité de ses produits et d'un particularisme réservé aux nantis logiquement récompensés de leur ardeur au travail. Les prix élevés étaient le revers de la médaille de salaires confortables et de prestations sociales d'avant-garde.

Les oiseaux de malheur qui avançaient timidement l'explication d'une cartellisation du pays, favorisée par le morcellement fédéraliste des règlements publics de l'exercice du commerce, étaient priés de se taire, ou d'aller voir à l'étranger si l'herbe était vraiment plus grasse. La population trouvait normal de devoir se contenter de marques de bières locales de piètre qualité vendues à prix d'or, d'être obligée d'acheter une machine à laver de dimension et de prix typiquement suisses, et ne voyait pas d'objection à ce que la multinationale Roche s'enrichisse grâce à une entente mondiale sur le marché des vitamines.

Les choses, comme les habitudes de consommation, ont changé. La prise de conscience de la nécessité de modifier les règles du jeu économique par les vertus d'une saine concurrence a eu lieu. Mais le plus dur reste à faire: traduire les bonnes intentions en actes politiques. Et c'est là que cela coince, comme l'a récemment prouvé le refus, en votation populaire, de la libéralisation du marché de l'électricité. Les blocages politiques seront encore nombreux, car s'il est facile de savoir comment faire gagner 19milliards de francs aux consommateurs en baissant les prix, cela se corse lorsqu'il faut trouver une majorité politique autour de projets économiquement logiques, mais politiquement délicats.

L'adhésion de la Suisse à l'Union européenne, l'importation libre de produits agricoles, l'autorisation des importations parallèles de médicaments dans l'espace européen, l'instauration de la règle de l'épuisement régional qui ferait tomber d'un coup le découpage géographique des marchés: toutes ces mesures seraient bénéfiques à moyen terme pour la Suisse. Elles stimuleraient la concurrence, provoqueraient la création de nouvelles entreprises, et placeraient le pays sur un sentier de croissance par la forte augmentation du pouvoir d'achat. Ces recettes économiques sont cependant politiquement irréalisables à court terme. Simplement parce qu'il faudrait que les forces politiques, Conseil fédéral, parlement et peuple, aient suffisamment envie d'une omelette appétissante pour accepter de casser des œufs. Pourtant, plus on attend, plus il faudra casser d'œufs pour s'offrir la même omelette que les voisins.

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