Histoire

La Suisse, déjà si loin de l’Europe, en 1957

Les Traités de Rome, actes fondateurs de l’Europe communautaire, ont été signés il y a soixante ans, sans la Suisse. Qu’en disaient alors le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne»? Plongée dans les archives des deux ancêtres du «Temps»

Ils étaient six, ils sont 28 – et bientôt moins un, le Royaume-Uni – aujourd’hui. On ne disait pas l’UE, mais la C. E. E., la Communauté économique européenne, dont l’acte de naissance remonte au 25 mars 1957. Il y a soixante ans, «dans le décor de la cité antique et de la ville des papes», écrivait le lendemain la Gazette de Lausanne, la France, la RFA, l’Italie et les trois pays du Benelux signaient les Traités de Rome – instituant la C. E. E. et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) – qui furent approuvés la même année à de très larges majorités par les parlements des Six, pour entrer en vigueur le 1er janvier 1958:

Mais qu’est-ce qui pouvait bien unir ces six nations d’Europe occidentale, ennemies féroces d’hier, à peine douze ans après qu’elles furent sorties, exsangues, de la Deuxième Guerre? René Lombard, alors correspondant à Paris, répond dans la Gazette du 28 janvier: «L’idée-maîtresse est que seuls les vastes espaces économiques seraient aujourd’hui appelés à la prospérité. On s’apprête donc à supprimer, par étapes, à l’intérieur du marché, et les droits de douane («le nouveau Zollverein, dit l’auteur), et les contingents, tandis qu’à l’extérieur un tarif commun aux pays membres sera institué:

»Parallèlement, l’instauration d’une politique commerciale permettra d’éliminer progressivement les discriminations, les monopoles, les aides officielles ou officieuses, de définir les règles de concurrence, de rapprocher les législations fiscales et sociales pour permettre, petit à petit, outre la libre circulation des produits, celle des travailleurs et des capitaux.»

Aujourd’hui, ce programme paraît clair, même si les Vingt-Huit doivent surmonter depuis plusieurs années une crise de confiance de leurs citoyens sur les ambitions, les frontières ou le fonctionnement, jugé peu démocratique, de l’Union. D’où l’importance de se souvenir du contexte de l’époque, celui d’une Europe prise en étau dans la Guerre froide, comme l’expliquait non sans lyrisme ni optimisme aveugle Raymond Silva dans le Journal de Genève du 5 février.

«Ceux à qui les récents événements ont ouvert les yeux et qui «découvrent» l’Europe déploient un zèle louable et utile, écrit-il. Certains cependant, dans leur ardeur de néophytes, ont tendance à croire que, grâce aux Etats-Unis d’Europe, tous les problèmes se résoudront d’eux-mêmes et que nous allons entrer de plain-pied dans une période d’abondance et de facilités.

L’unité européenne n’est pas une panacée universelle, elle est la condition préalable d’un redressement possible

Raymond Silva, «Journal de Genève, 5 février 1957

»C’est aller un peu vite en besogne. L’unité européenne n’est pas une panacée universelle, elle est la condition préalable d’un redressement possible, la seule chance de survie des pays d’Europe occidentale. […] Il est puéril de parler d’une troisième Force assumant je ne sais quel rôle d’arbitre entre l’Est et l’Ouest, entre la grande Amérique et la géante Russie.

»En revanche, ce qui est prévisible est que la loi du nombre et de la qualité jouera en faveur d’une Europe rassemblée. Celle-ci acquerra les moyens de mener sa propre politique alors qu’actuellement aucune nation occidentale n’a la puissance requise pour défendre avec succès ses droits les plus essentiels. L’unité de l’Europe occidentale est le gage d’une certaine forme d’indépendance dont ne sauraient se passer les hommes libres»:

Autrement dit: la liberté retrouvée a un prix. Plus que jamais. En pleine époque d’un monde bipolaire, les commentateurs romands se rejoignent sur un point: ils qualifient l’événement d’historique pour l’Europe, mais rares sont ceux qui font le lien avec le destin de la Suisse et de sa politique de neutralité, interprétée de façon stricte sous la coupole du Palais fédéral. C’est un obstacle rédhibitoire à toute participation à une structure politique supranationale du type de la C. E. E.

Inquiet de cette situation, un député libéral de Genève avait d’ailleurs déjà développé, le 18 décembre 1956, une interpellation devant un Conseil des Etats inerte. «Il a montré, écrit Olivier Reverdin dans le Journal du 9 janvier, qu’on n’a pas le droit de considérer le projet de marché commun élaboré par les Six […] comme une utopie. […] Le marché commun engloberait nos trois principaux voisins, et couvrirait un territoire dont nous avons tiré, en 1955, plus de la moitié de nos importations (3,5 milliards de francs, soit 55%), et où nous avons placé plus du tiers de nos exportations (2 milliards de francs, soit 36%).

«A la fois encerclés et isolés»

»Nous nous trouverions donc à la fois encerclés et isolés. […] Il faudra insister, et insister encore pour que l’opinion suisse devienne enfin lucide, pour que notre pays soit prêt à envisager la situation avec réalisme, à contribuer plus activement à la construction européenne et à s’y adapter, cela malgré les risques, malgré les obstacles, malgré les inévitables déboires.»

L’intervention était courageuse à Berne, où les Six étaient très vivement critiqués: «La Suisse a participé à cette époque à une tentative de sabotage», expliquait à l’ATS en 2007 Georg Kreis, alors directeur de l’Institut européen de l’Université de Bâle. Avec un Royaume-Uni tourné vers ses échanges privilégiés avec le Commonwealth, elle a milité pour la création d’une vaste zone européenne de libre-échange censée couler le projet de la «petite Europe». Car «il est évident, poursuit-il, que la Suisse n’avait aucun intérêt à avoir un «colosse» bien structuré dans son entourage immédiat. Les uns voyaient dans l’accord des Six un «IVe Reich», les autres un sérieux coup porté à l’économie suisse».

L’époque de cloisonnement est révolue. Le protectionnisme amène la sclérose, tandis que la saine émulation profite à la collectivité

René Payot, «Journal de Genève», 2 février 1957

Mais pouvait-on vraiment y échapper? Non, si l’on en croit René Payot, dans le Journal du 2 février, qui retranscrit son «exposé» donné la veille «à Radio-Genève»: «La création de ce marché commun […] obligera d’autres pays à réviser leur politique économique de façon à ne pas subir de préjudices. C’est notamment le cas de la Grande-Bretagne, de la Suisse et des Scandinaves: les Etats seront amenés à participer à ce marché en formant avec lui une zone de libre-échange. […] L’époque de cloisonnement est révolue. […] Des chances nouvelles seront offertes aux esprits audacieux. Le protectionnisme amène la sclérose, tandis que la saine émulation profite à la collectivité.»

Les appels, on le sait, resteront vains. Même s’ils ne manquent pas, comme celui de l’historien Henri Stranner, dans la Gazette du 14 janvier: «Nous savons, hélas! que la plupart de nos parlementaires et un grand nombre de nos associations économiques n’ont, jusqu’à présent, jamais pris très au sérieux les efforts d’intégration européenne. […] Vivons-nous donc dans une tour d’ivoire? […] La Suisse est membre de l’OECE [l’Organisation européenne de coopération économique, instituée en 1948, issue du plan Marshall et responsable du programme de relèvement commun, future OCDE]. Elle aussi est touchée de très près dans ses intérêts. Elle aussi devra très bientôt prendre position»:

Vœu pieux, qui repose sur un éternel cas de conscience posé à la Suisse, aujourd’hui encore relayé par le courant anti-européen. Le même Stranner l’explicite dans la Gazette du 7 février: «D’une part, nos grandes industries d’exportation ne peuvent que souhaiter un abaissement des tarifs douaniers chez nos voisins; elles auraient intérêt à participer au marché commun dont elles seraient les bénéficiaires. D’autre part, notre agriculture et nos industries moyennes travaillant pour le marché intérieur risquent d’être victimes de l’afflux de marchandises et de travailleurs qui résulteraient du marché commun.

«Nous ne pouvons pas nous dissocier de l’Europe»

»D’aucuns ont encore une autre crainte: le marché commun tendant à égaliser les conditions sociales et le niveau de vie en Europe, la Suisse ne risque-t-elle pas de perdre sa prospérité exceptionnelle au profit des autres?» Des craintes que l’aile dure de l’UDC entretient encore en 2017.

Mais «nous affirmons que, tout compte fait et à longue échéance, conclut Stranner, la constitution de l’union européenne nous est favorable. Elle assurera à notre pays une sécurité plus grande qu’une Europe morcelée en Etats ennemis. Elle assurera à notre économie une expansion plus large et plus régulière que les petits marchés nationaux d’aujourd’hui. Nous ne pouvons pas nous dissocier de l’Europe»:

La suite de l’Histoire est connue. Elle a un parfum de «beurre et d’argent du beurre», ce qui finit par contredire le Journal du 21 février, où Bernard Béguin posait le dilemme de l’équation de base: «Le choix n’est pas entre «ça» ou mieux, mais entre «ça» ou rien.»


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