Joyau des traditions touristiques suisses, le village hôtelier du Bürgenstock est en danger, alertent les conservateurs du patrimoine. Depuis la fin du XIXe siècle, les palaces de ce balcon naturel, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, ont fait le bonheur estival des aristocrates anglais et du glamour hollywoodien, ont émerveillé Nehru et Konrad Adenauer, ont enchanté des hordes de petits Helvètes en course d’école.

Et voilà que le fonds souverain du Qatar, propriétaire des lieux depuis 2007, le transforme en resort moderne, catégorie cinq étoiles plus et spa senteurs boisées.

Il y a tout dans cette histoire, comme disent les journalistes. La Suisse éternelle, menacée par la modernité globale. La nostalgie sépia d’une époque où les grands de ce monde prenaient leurs quartiers d’été dans nos montagnes. Les gardiens du patrimoine qui se battent, à coups d’expertises et de recommandations, les mains liées par ce satané fédéralisme. En face, les millions rois des Qataris, toujours eux, qui achètent tout, partout, frénétiquement.

Avec, entre le marteau et l’enclume, le petit canton de Nidwald, fier de ses trésors, mais prêt à toutes les concessions pour faire tourner son économie.

Sur le papier, vu de Genève ou de Berne, l’affaire est entendue: horreur, malheur, le péril est en marche, sauvons ce qui peut l’être.

Sur place, la réalité est un peu différente. La Suisse peut-elle être éternelle ailleurs que dans l’œil de celui qui l’admire? Non. En 2013, la légende n’est plus autoporteuse, ni autosuffisante. Les conservateurs du patrimoine conservent, soit. Mais que doivent-ils conserver? Les glorieux vestiges d’un passé figé ou la tradition que l’on espère vivace d’une hospitalité séculaire? Sans compromis, le plus beau des palaces n’est rien d’autre qu’un immeuble vide. Les millions rois des Qataris sont-ils forcément hostiles parce qu’ils sont nombreux? Toujours pas. Si invraisemblable que cela puisse paraître, le propriétaire des lieux partage, en partie du moins, le souci des gardiens de la mémoire. Parce que, pour lui, l’Histoire est une «unique selling proposition».

Ne soyons pas naïfs: s’ils avaient eu les mains libres, les promoteurs auraient agrémenté cette Histoire d’une grosse truelle de carton-pâte. Ne soyons pas benêts: dans un canton de 40 000 habitants, 500 millions de francs font disparaître quelques tracas. Ne soyons pas béats: on aurait certainement pu faire mieux.

Mais le saccage n’a pas eu lieu. A Nidwald, où la conservation du patrimoine est une exotique nouveauté, le Bürgenstock reste le Bürgenstock. Un étrange village hôtelier de luxe. Avec en prime – qui sait? – le retour de quelques clients.