1992, Rio de Janeiro: la Suisse promettait la mise en œuvre prochaine de mesures pour freiner le déclin de sa biodiversité. Il aura fallu attendre 2012 (vingt ans!) pour que la Confédération se fende d’une stratégie, faisant miroiter dans la foulée un plan d’action pour 2014. Celui-ci est toujours en phase de consultation alors que 250 organisations étatiques et para-étatiques rassemblant 650 spécialistes l’ont déjà révisée il y a des mois… Or, plus on attend, et plus les conséquences seront sérieuses, comme pour l’inaction face à la destruction du climat. A tel point que la société civile (milieux académiques et ONGs) s’est fendue en juin d’une feuille de route pour tenter d’activer le gouvernement fédéral.

Mais progrès il y a. Cent trente-cinq millions de francs ont été alloués à des mesures urgentes (2017-2020): on tentera d’améliorer la qualité de nos réserves naturelles, on mettra en œuvre des mesures en forêt (le milieu helvétique le moins menacé!) et on luttera contre les espèces exotiques envahissantes. Ensuite, à raison de 200 millions par an, on devrait créer une véritable infrastructure écologique à travers tout le pays. Alors démarrera enfin le grand chantier helvétique de la biodiversité.

Un éditorial: Biodiversité: une course contre la montre

Infrastructure verte

Cette infrastructure verte est absolument nécessaire: les habitats naturels sont des mouchoirs de poche de plus en plus isolés les uns des autres, à tel point que 47% des 235 milieux vitaux de Suisse sont dans un état de dégradation avancé, n’offrant plus assez de place et d’interconnexion pour permettre la survie de la biodiversité. Ainsi 95% des prairies et pâturages fleuris ont disparu depuis 1900, tout comme 70% des zones alluviales et 80% des zones humides. Résultat: un tiers des 45 000 espèces de plantes, animaux, champignons et micro-organismes que la Suisse héberge est aujourd’hui menacé. La pression humaine sur le territoire, déjà énorme, va encore s’accroître en raison de notre démographie et de modes d’exploitation des ressources toujours plus gourmands: l’agriculture poursuit son intensification en moyenne montagne, après avoir malmené les plaines, collines et coteaux; les zones urbaines, artisanales et industrielles continuent à s’étendre; les activités de loisirs s’approprient les derniers havres de paix naturels du Jura et des Alpes.

95% des prairies et pâturages fleuris ont disparu depuis 1900, tout comme 70% des zones alluviales et 80% des zones humides

L’impact de l’érosion de la biodiversité commence à se faire sentir: les insectes pollinisateurs déclinent partout, mettant en péril la fertilisation des cultures. Et rien ne sert de placer des ruches pour l’abeille domestique tous azimuts: ce qu’il faut ce sont des sources de nectar, donc des fleurs indigènes, soit des prairies et bandes fleuries, des haies, pour que les centaines d’espèces de pollinisateurs sauvages puissent accomplir cette tâche essentielle à la production agricole, en complément à ce que peine de plus en plus à assurer Apis mellifera.

Manque de vision politique

On l’aura compris, il manque une vision du long terme et une volonté d’action au sein de nos instances dirigeantes qui, en majorité, ne prennent pas les enjeux de la biodiversité au sérieux: celle-ci fournit pourtant la base même de notre existence, des fonctionnalités indispensables non seulement à notre bien-être mais également à notre économie. Il y a là un déficit éducatif et culturel, particulièrement patent au sein des dirigeants politiques.

Notre vision strictement anthropocentrée de la biosphère est la cause première de ce fiasco. Homo sapiens est avant tout concerné par ce qui l’affecte directement, dans sa chair ou dans ses modes de production. Ainsi, si la Suisse a longtemps été pionnière sur les questions environnementales (eau, air, sol), elle a clairement raté le virage de la biodiversité.

Œuvre civilisatrice

En mettant systématiquement la croissance économique au premier plan, on sacrifie la nature, remplaçant des raisons de vivre par de purs moyens d’exister. Des forces destructrices puissantes sont à l’œuvre. Les forces positives et reconstructives qui s’y opposent ont un défi colossal à relever. C’est en marche, mais l’issue demeure incertaine…

Il est indispensable de créer, en plus des parcs et réserves, des écosystèmes multifonctionnels où nos activités économiques côtoient la biodiversité, de manière subtilement intégrée. Chacun peut y contribuer (jardin naturel, etc.). Il faut nous projeter dans un monde nouveau, dans lequel la nature et la biodiversité retrouvent leur place, partout: lotissements suburbains, zones industrielles, campagnes, rivières, forêts et zones récréatives. Il s’agit de la plus grande œuvre civilisatrice que l’humanité aura jamais à réaliser.

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