Comment la Suisse se comporte-t-elle dans le monde d'aujourd'hui? A l'exception d'une coopération au développement intelligente, créative et efficace, et de l'adhésion à l'ONU – avec cinquante ans de retard – elle reste, pour l'essentiel, fidèle à sa tradition, cherchant à être sage toute seule.

Bien souvent, la Suisse a même rêvé, avec l'UDC, de se replier dans un nouveau Réduit national pour observer, silencieuse, les affaires du monde: alors que nous sommes au cœur de l'Europe, qui se souvient d'avoir entendu une parole, forte et claire, du Conseil fédéral sur l'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux Etats, sur la future Constitution européenne ou sur la porte ouverte à la Turquie?

Cette attitude crispée est fausse. La Suisse n'est plus un pays protégé: c'est un pays ouvert à tous les vents de la mondialisation. Et même si elle refuse de participer à la construction de l'Europe, la Suisse est sous forte influence européenne, adoptant toutes les lois et les normes de l'Union européenne, jusqu'aux disques de parking ou aux normes de bruit dans les boîtes de nuit!

En refusant de voir le monde tel qu'il est, la Suisse s'installe dans une illusion dangereuse: aujourd'hui, elle doit ouvrir les yeux sur la réalité du monde et développer une politique étrangère moins crispée.

Pour permettre à toute la population de prendre la vraie mesure des mutations survenues en Europe et dans le monde, le Conseil fédéral et, en particulier, le Département des affaires étrangères devrait ouvrir un large débat public sur la base d'une bonne analyse de la situation internationale contemporaine.

Au terme de ce débat, il faudrait répondre clairement, sans complaisance, à quelques questions fondamentales: quel est le rôle d'un petit Etat développé, démocratique, fédéraliste et sans aventure coloniale? Quels sont nos objectifs politiques? Quels sont nos moyens? Sommes-nous encore vraiment indépendants et souverains? Quel est le sens actuel de la neutralité? Dans quels domaines sommes-nous réellement autonomes? Quelles sont nos véritables marges de manœuvre? Qui nous écoute? Qui a besoin de nous?

Sur la base de ce débat public, il devrait être possible de définir une politique étrangère plus audacieuse, ne défendant pas seulement des intérêts économiques, mais aussi des idéaux politiques et des valeurs éthiques.

A l'extérieur, l'enceinte naturelle pour développer cette politique est l'ONU. Là, la Suisse doit apprendre à ne plus se comporter en observateur, mais en acteur, se spécialisant dans des domaines où sa crédibilité est reconnue, sachant constituer des réseaux d'Etats soutenant ses propositions et ses candidats («like-minded group»).

A l'intérieur, cette politique étrangère doit montrer qu'elle n'est pas l'apanage de personnalités politiques et du réseau diplomatique, mais qu'elle peut concerner chacun dans sa vie quotidienne. Ainsi, par exemple, elle devrait montrer les liens qui existent entre la politique d'asile et la coopération au développement, la faible natalité et la forte immigration, l'identité nationale et la politique des étrangers, le nombre de travailleurs étrangers et la solidité des assurances sociales,…

Sur un plan plus pratique, tous les départements de l'administration fédérale s'occupent aujourd'hui d'affaires extérieures, ce qui, trop souvent, conduit à des décisions contradictoires ou divergentes. En outre, de nombreux hauts fonctionnaires prennent des décisions en apparence techniques, mais qui ont, en réalité, une dimension politique. Tout en s'appuyant sur les connaissances spécifiques des autres départements, le Département des affaires étrangères doit redevenir le maître d'œuvre de la politique étrangère afin de lui donner clarté et cohérence, efficacité et visibilité.

Par ailleurs, il est frappant de constater avec quelle facilité les représentants des différents groupes de pression accèdent à certains bureaux pour tenter d'influencer la rédaction de rapports diplomatiques ou l'élaboration de positions politiques. Le Département des affaires étrangères devrait recourir le plus souvent possible à des procédures de consultation, ouvertes et transparentes, associant non seulement les cantons, mais aussi le secteur privé et la société civile.

Enfin, à l'exception du Département des affaires étrangères, tous les départements fédéraux ont pour interlocuteurs des conférences intercantonales réunissant les conseillers d'Etat. Afin d'expliquer sa politique et se constituer des relais d'opinion, le Département des affaires étrangères devrait systématiser ses liens avec la Conférence des présidents des gouvernements cantonaux, ce qui, avec la rotation annuelle de la fonction présidentielle, devrait pouvoir constituer assez rapidement un réseau de politique intérieure.

Reste la question de la Genève internationale.

La Suisse ne tire pas véritablement parti de la présence, sur notre territoire, de nombreuses organisations internationales et des réseaux d'ONG qui en dépendent.

Souvent critiquées par la population, ces organisations internationales sont pourtant uniques dans l'histoire de l'humanité. Témoignages vivants des efforts que l'être humain fait sur lui-même pour rechercher un avenir meilleur, elles sont, pour des centaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants, les plus déshérités de la planète, un signe d'espérance.

En revitalisant sa relation avec la Genève internationale, la Suisse démontrerait enfin que ses idéaux sont ceux des Nations unies, des idéaux de paix et de démocratie, de liberté et de justice, de développement et de partage.

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