Incidences

Berne financera la nouvelle Route de la soie

Le Conseil fédéral s’est porté fondateur de la nouvelle Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) dont la Chine a pris l’initiative. La dimension asiatique est devenue une priorité «silencieuse», non déclarée mais bien réelle, de notre politique étrangère. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a été le premier à percevoir l’importance stratégique pour la Suisse de participer à la nouvelle institution de développement, en dépit des objections soulevées par les Etats-Unis (LT du 21.03.2015). Il reviendra au Département de l’économie de gérer la participation de la Suisse. Ces dernières années, l’accord de libre-échange et l’accord sur le renminbi ainsi que l’instauration d’un dialogue politique structuré ont rendu encore plus étroite la relation avec la Chine.

Le conseiller fédéral Didier Burkhalter, chef du DFAE, s’est rendu à de multiples reprises dans un grand nombre de pays d’Asie. Au mois de mars, il est allé au Japon, en Indonésie et au Sri Lanka. A l’automne dernier, il a visité les Etats d’Asie centrale, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Turkménistan et Tadjikistan, partenaires de la Suisse dans le groupe du Fonds monétaire international. Auparavant, il s’était rendu notamment en Chine, en Corée du Sud, en Thaïlande, au Laos, en Birmanie…

Ces visites ont pour thèmes la sécurité, la promotion des droits de l’homme, la coopération au développement, le changement climatique et l’approfondissement des relations bilatérales sur le plan politique, économique et scientifique. Les chefs d’Etat de Corée du Sud, de Singapour et, tout récemment, du Kirghizistan ont été reçus officiellement à Berne.

De son côté, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, chef du Département de l’économie, a également soigné ses déplacements en Asie, le plus souvent à la tête d’importantes délégations économiques.

L’Asie centrale en ébullition

Le projet chinois auquel adhèrent la plupart des pays de la région et les pays industriels a pour but de financer les travaux d’infrastructure dont bénéficieront les pays des diverses régions asiatiques. C’est d’abord l’affirmation politique de la volonté de la Chine de transmettre à d’autres pays l’expérience qu’elle a accumulée tout au long de son propre développement économique. C’est aussi le signe d’une prodigieuse ambition, visant à désenclaver les pays sans littoral, à les faire accéder à la mer et à les relier entre eux en construisant de nouveaux ports, des ponts, des aéroports, de nouvelles lignes de chemin de fer et des routes à travers les vastes étendues de l’Asie, tout en raccourcissant les distances d’un point à un autre. Il s’agit encore de favoriser l’exploitation des abondantes ressources naturelles qui existent dans ces régions et notamment celles liées à l’énergie. La formidable expansion économique des pays de l’Asean, de la Corée du Sud et de la Chine elle-même bénéficiera ainsi de communications plus rapides, plus sûres et plus modernes à travers toute l’aire Asie-Pacifique, qui en sera transformée dans sa géographie et son économie.

Lors de sa visite en Europe occidentale l’an dernier, le président chinois, Xi Jinping, est allé le 28 mars 2014 à Duisbourg pour inaugurer le terminal du premier train de fret parti de Chongqing dix-sept jours plus tôt. Trois fois par semaine, mais bientôt une fois par jour, la Chine exporte des produits de l’industrie informatique – Acer, Apple, Fujitsu – et importe des voitures de luxe par cette voie terrestre, qui diminue de moitié la durée du trajet (17 jours au lieu de 36 par bateau). Cette ligne transcontinentale, administrée par une société germano-russe, Trans-Eurasia Logistics, passe à travers le Xinjiang, l’Ouest chinois, le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie et la Pologne.

Symbole de la «nouvelle frontière» que la Chine s’apprête à ouvrir, ce plan s’inscrit dans la nouvelle «ceinture économique de la Route de la soie» que Pékin entend réaliser avec les principaux acteurs économiques.

Le Conseil fédéral a su agir au bon moment en se joignant, l’un des premiers gouvernements européens, à la nouvelle banque destinée à devenir le fer de lance financier de la Route de la soie 2.0. Les Américains, isolés dans leur attitude de rejet, voyant que leurs alliés ne les suivent pas, en sont à proposer des coopérations entre les institutions classiques – Banque mondiale, Banque asiatique de développement – et la nouvelle AIIB. La Suisse, qui doit libérer 120 millions de francs sur les 600 millions qui constitueront sa quote-part, promet qu’elle sera en mesure de participer aux travaux de rédaction des statuts de la nouvelle banque. Elle veillera à ce que les critères sociaux et environnementaux pris en compte dans les autres institutions multilatérales comparables soient également appliqués dans ce cas et que la Chine n’ait pas de position prépondérante. Seul bémol, l’investissement nécessaire sera prélevé sur les crédits actuels de l’aide au développement, probablement au détriment de programmes bilatéraux, alors qu’il s’agit de toute évidence d’une activité nouvelle qui aurait mérité un financement propre.