La pandémie liée au coronavirus est un choc systémique majeur avec un coût social et en termes de vies humaines qui laissera des traces indélébiles. Au contraire, le coût économique de cette crise peut être largement estompé par des mesures de politique économique appropriées. Et la Suisse est idéalement placée pour le faire grâce à une décennie de bonne gestion de ses finances publiques sous l’égide du frein à l’endettement. Une bonne partie de l’économie suisse est aujourd’hui à l’arrêt. Comment peut-on éviter que cet arrêt temporaire, qui se manifestera inévitablement par un recul du PIB sur un ou deux semestres (donc vraisemblablement par une récession technique), ne soit suivi de conséquences durablement négatives pour notre bien-être matériel?

Deux objectifs

Le premier objectif est d’éviter une destruction permanente de nos capacités de production, le deuxième est de contrer la faiblesse prolongée de la demande de biens et services que la situation actuelle provoquerait naturellement. La satisfaction du deuxième objectif n’est pas entièrement sous notre contrôle, car une partie de la demande pour nos produits vient de l’étranger. Mais il est en notre pouvoir d’assurer que la demande par les résidents suisses ne soit pas impactée de manière durable.

Les deux objectifs se rejoignent et se complètent. Le premier requiert que nous fassions le maximum pour éviter les faillites d’entreprises, qui amputeraient de manière durable nos capacités de production. La mesure essentielle pour atteindre cet objectif est déjà présente dans l’arsenal de politique économique. Il s’agit du chômage temporaire, ou «Kurzarbeit», qui permet de soulager les entreprises et les entrepreneurs de leur principale source de coût, la main-d’œuvre; mais cet instrument précieux et éprouvé doit être adapté à la situation présente. D’abord, il n’y a ici aucune raison logique pour que la compensation financière fournie par le chômage temporaire soit inférieure au 100% du salaire du travailleur à l’arrêt. Deuxièmement, le Kurzarbeit doit être généralisé à tous les employés, aux artisans, aux travailleurs de la culture et du sport. Il s’agit de prendre en charge l’entier du coût de la main-d’œuvre mise sur la touche par les mesures de confinement, en maintenant ainsi le pouvoir d’achat de toutes les personnes touchées jusqu’à un plafond de revenu raisonnable.

Une prise en charge au moins partielle des loyers par l’Etat (ou les communes) est justifiée dans le cas des entreprises les plus fragiles

Au-delà des coûts de la main-d’œuvre, les entreprises, en particulier les plus petites, pourraient être mises en difficulté par leurs dépenses de loyer, les paiements d’intérêt sur leurs crédits, les taxes et les impôts qu’elles peuvent difficilement assumer alors que leurs recettes se sont taries. Il est difficile de définir une règle uniforme ici, mais la générosité est de mise pour éviter les faillites, pour éviter que la contrainte financière n’ampute la demande ultérieure. La première option est de permettre de différer les paiements, vis-à-vis de l’Etat bien sûr, mais aussi vis-à-vis des banques qu’un cautionnement étatique peut libérer de toute frilosité face aux risques d’insolvabilité. Une prise en charge au moins partielle des loyers par l’Etat (ou les communes) est justifiée dans le cas des entreprises les plus fragiles. Dans certains cas d’entreprises très capitalistiques (Swiss, par exemple), la même logique pourrait suggérer une aide au financement du capital immobilisé sous des conditions spécifiques.

On voit le sens dans lequel nos deux objectifs se rejoignent. Les actions nécessaires pour éviter les faillites sous forme d’un soutien généreux aux salaires et d’une intervention au moins partielle pour couvrir les loyers contribuent aussi à éviter que les contraintes financières n’amputent le rebond de la demande au sortir de la crise.

Peut-on se permettre une telle générosité?

La Suisse peut-elle se permettre une telle générosité? Pour répondre à cette question, parlons chiffres. Un mois de production perdu correspond à 8% (ou 1/12) du produit intérieur brut annuel (PIB), qui est aujourd’hui légèrement inférieur à 700 milliards. Si nous tablons sur une immobilisation de l’économie d’une durée de deux mois, le manque à gagner s’élèverait à 115 milliards, ou 16% du PIB environ. Sensiblement plus que les 10 milliards d’aide annoncés par le Conseil fédéral, mais rappelons que l’endettement public a été diminué de manière massive ces dernières années. A quelles fins? Il ne peut y en avoir eu d’autres que de renforcer notre capacité à réagir en cas de crise, de constituer un coussin de sécurité nous permettant d’affronter sereinement une crise telle que celle que nous vivons actuellement. Seize pour cent du PIB, c’est nettement moins que ce que la plupart des pays européens ont dû investir pour contrer les effets de la crise financière de 2007-2009.

Une augmentation du ratio de la dette au PIB de ce montant laisserait la Suisse parmi les bons élèves en matière de dette publique. De plus, observons que ce chiffre est en fait un plafond: toute l’économie n’est pas à l’arrêt, loin de là. Les secteurs de la santé fonctionnent à plein régime et les revenus correspondants sont distribués, l’agriculture et une bonne partie du commerce d’alimentation continuent de fonctionner pour l’essentiel, de nombreux travailleurs dans les services télétravaillent et perçoivent leur salaire, et toute la fonction publique est dans la même situation. Un calcul approximatif laisse penser que les besoins de soutien – s’ils arrivent rapidement et sont bien ciblés – seraient plutôt de l’ordre du 1/3 et certainement inférieurs à la moitié du PIB, soit entre 40 et 50 milliards de francs approximativement (pour deux mois de confinement)!

L’objectif est ambitieux mais il est atteignable, pourvu que nous ne dispersions pas nos efforts et que nous ciblions les soutiens. Il constitue en outre un investissement justifié en termes de bien-être de la population et même, aux taux d’intérêt actuels, un investissement financièrement rentable pour la collectivité.


* Jean-Pierre Danthine, E4S-EPFL et Ecole d’économie de Paris

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.