Opinions

En Suisse, les inégalités de revenu sont moins flagrantes qu’ailleurs

En comparaison européenne et internationale, la Suisse présente aujourd’hui des inégalités de revenus inférieures à la moyenne au niveau des ménages, estiment Christian Suter et Ursina Kuhn, sociologues

La répartition des revenus en Suisse et son évolution au cours des dernières années sont deux questions qui font régulièrement débat. Le rapport 2015 sur la répartition des revenus de l’Union syndicale suisse parle d’un écart grandissant entre les bas et les hauts salaires, tandis qu’une étude récemment publiée par l’institut BAKBASEL et l’université de Bâle parvient à la conclusion que les inégalités de revenu ont diminué entre 2008 et 2012. Ces résultats contradictoires s’expliquent par le fait qu’ils se basent sur des données et des périodes différentes.

Dans le cadre d’une étude financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, nous avons calculé le niveau d’inégalité à partir de huit enquêtes et statistiques sur les revenus: Panel suisse de ménages, Enquête sur le budget des ménages, Enquête SILC sur le revenu et les conditions de vie des ménages, Enquête suisse sur la population active ESPA, Enquête suisse sur la structure des salaires, Enquête suisse sur la santé, données fiscales de la Confédération, Etude nationale sur la pauvreté.

Une période de 20 ans

Ces bases de données, dont le nombre et la qualité se sont nettement améliorés au cours des dix dernières années, couvrent une période de plus de vingt ans. Dans notre étude*, nous calculons l’étendue des inégalités pour les deux types de revenus les plus fréquemment utilisés: le revenu individuel du travail (salaires, primes, etc.) et le revenu disponible des ménages, qui prend en compte le revenu de transferts comme les retraites ainsi que le revenu du capital, mais déduit les montants des impôts et des cotisations sociales, tout en tenant compte de la taille du ménage. Quels sont les résultats?

Les inégalités entre les revenus disponibles des ménages restent à peu près aussi élevées en 2012 qu’au début des années 1990, et leurs variations entre ces deux dates ont suivi les cycles économiques conjoncturels. Pendant les périodes d’essor économique (1998-2001, 2004-2007), les inégalités augmentent, alors que l’on assiste à un léger repli pendant les périodes de crise (première moitié des années 1990, 2002-2003 et 2008-2012). Globalement, il en résulte une stabilité des inégalités du revenu des ménages à long terme. Cela peut s’expliquer par deux facteurs: d’un côté, les revenus élevés sont plus sensibles à la conjoncture – grâce notamment aux primes et bonus des top managers; d’un autre côté, les assurances sociales et la politique sociale ont un effet équilibrant et stabilisent les bas revenus pendant les périodes de crise.

Une évolution cyclique

Ce résultat d’une évolution cyclique et stable à long terme des inégalités de revenu se retrouve dans chacune des huit bases de données étudiées. En revanche, les enquêtes montrent de grandes différences quant au niveau de ces inégalités: les inégalités de revenus sont ainsi presque deux fois plus élevées lorsque l’on utilise les données fiscales de la Confédération ou l’Enquête suisse sur la population active (ESPA) à la place des grandes enquêtes sur les ménages (Panel suisse de ménages, Enquête sur le budget des ménages, Enquête SILC sur le revenu et les conditions de vie des ménages). Ces différences sont dues au fait que les données fiscales et l’ESPA ne prennent pas en compte les effets redistributifs des impôts et des prestations sociales.

Les inégalités en matière de revenus du travail, notamment des salariés, semblent quant à elles avoir augmenté au cours des dernières années

Les inégalités en matière de revenus du travail, notamment des salariés, semblent quant à elles avoir augmenté au cours des dernières années. C’est en particulier l’Enquête suisse sur la structure des salaires qui permet d’aboutir à cette conclusion. Avec un échantillon de plus d’un million de données salariales, elle prend nettement mieux en compte les revenus élevés du travail que les enquêtes sur les ménages et l’ESPA. Une analyse plus fine montre que l’accroissement des écarts salariaux est dû à l’augmentation particulièrement marquée des hauts salaires des cadres dirigeants, alors qu’en parallèle les salaires les plus bas stagnent depuis 2006.

Inégalités entre les revenus des ménages

Pourquoi la hausse des inégalités salariales ne se reflète-t-elle pas dans une augmentation correspondante des inégalités entre les revenus des ménages? En plus de l’effet compensatoire des impôts et des transferts sociaux, l’augmentation de l’activité professionnelle des femmes a également réduit les inégalités de revenu au niveau des ménages.

En comparaison européenne et internationale, la Suisse présente aujourd’hui des inégalités de revenus inférieures à la moyenne au niveau des ménages, alors que ces inégalités étaient encore supérieures à la moyenne au début des années 1990. En effet, tandis que les inégalités sont restées constantes en Suisse, la plupart des autres pays ont enregistré une nette augmentation au cours des 20 dernières années.

Christian Suter est professeur et directeur de l’Institut de sociologie, Université de Neuchâtel.

Ursina Kuhn est Senior Researcher au Centre de compétences suisse en sciences sociales, FORS Lausanne.

* «L’évolution des inégalités de revenu en Suisse», Social Change in Switzerland N° 2, octobre 2015, Lausanne. www.socialchangeswitzerland.ch

Texte également paru dans la NZZ

Publicité