La Suisse n'a pas d'amis

Même si elle a érigé une ligne Maginot de la langue, en choisissant de pratiquer un dialecte qui la distingue radicalement des Germains, la Suisse a toujours penché naturellement, par l'intensité de ses rapports tant commerciaux que politiques et culturels, à défaut d'une relation réellement affective, vers l'Allemagne. Et les relations entre les deux pays ne connaissaient pas l'ombre d'un nuage. Aussi est-ce avec une sorte de douloureuse stupeur qu'elle a enregistré ce qu'elle est prête à considérer comme une trahison. C'est l'Allemagne qui met les bâtons dans les roues d'un accord sur le transit alpin, alors qu'on attendait plutôt d'elle qu'elle travaille à calmer les réticences de partenaires européens moins bien disposés envers la Suisse.

Ainsi la succession des cajoleries diplomatiques et les bonnes paroles versées à pleins tombereaux n'auront été que de la fausse monnaie, l'importance des réseaux tissés entre les milieux politiques des deux pays, en particulier au sein de la Démocratie chrétienne, n'aura pas suffi à empêcher cette violente rebuffade du ministre allemand des Transports. Certes, il ne faut pas surestimer les assurances données jusqu'ici par Bonn. Comme d'autres sont sans doute heureux que l'Allemagne les dispense d'apparaître aujourd'hui en première ligne, cette dernière a pu jouer auparavant à l'identique. Il n'empêche que l'on comptait sur elle.

Cette espérance résultait peut-être d'un malentendu et certainement d'un déséquilibre dans ce que chacune des deux parties attendait de l'autre. La Suisse voyait l'Allemagne comme un partenaire privilégié au niveau bilatéral et comme une sorte de mentor bienveillant au niveau multilatéral. L'Allemagne voyait plutôt la Suisse comme un espace de non-problèmes, c'est-à-dire comme un pays n'entrant pas dans ses préoccupations en matière de politique étrangère. L'attention portée par la presse des deux pays aux déclarations de Matthias Wissmann est assez révélatrice à ce sujet. Aux gros titres des journaux suisses répondent des articulets de la presse allemande. Il faut aller jusqu'à la page 19 de la Frankfurter Allgemeine pour trouver vingt-trois lignes sur le sujet.

S'il y a un enseignement à en tirer, c'est qu'il n'y a pas d'amis dans les relations internationales. Ou plus précisément que, si les épreuves partagées, les services rendus ou la communauté de destin peuvent créer l'amitié, l'absence de problèmes et de contentieux n'y suffit pas. La Suisse s'entend bien avec tout le monde mais elle n'a pas partagé les épreuves de ses voisins, elle n'a plus de services à leur rendre et elle refuse avec hauteur de partager avec eux la communauté d'un destin européen. Elle apprend à ses dépens que des préoccupations électorales et un lobby de camionneurs pèsent plus lourd que les promesses tant de fois réitérées de lui faciliter les choses.

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