Ma semaine suisse

La Suisse, où il ne se passe rien

L’épervier piaule, le chevreuil rée le soir au fond des bois, la grive babille toujours et l’orateur jabote seul au bout de la cantine. C’est l’automne; chacun grappille encore ce qu’il peut. Entre Genève et Romanshorn il ne se passe rien. Le pays bâille.

On n’entend pas même pousser les russules charbonnières et les girolles que la sécheresse à retenues sous l’humus. Le poète mycologue Alexandre Voisard nous avait prévenus: «Chanterelle chanterait/si la pluie venait/juste un peu bénir/mon cœur si sec au bois.» Ce n’est pas que nous ayons le cœur sec, mais nous ne désirons plus rien.

La Suisse est un pays content de lui, achevé, consommé. Ce serait même le pays le plus heureux du monde, selon le rapport de l’ONU sur le bonheur. Richesse, redistribution sociale, gouvernement honnête et responsable, la Suisse cumulerait tous les atouts. Alors, forcément, la campagne électorale se morfond.

Bien sûr, on voit sur les marchés ou sous les spots du diffuseur national les candidats déballant la marchandise. Les conditions libérales pour une Suisse compétitive à l’étal du PLR, l’augmentation de l’AVS et l’égalité des salaires sur le banc des socialistes, les exonérations fiscales des familles au PDC, des emplois locaux et la protection du climat sur le stand des Verts, le retour des contrôles aux frontières et la lutte «contre l’internationalisation sournoise» dans le panier de l’UDC ou encore une économie écologique et libérale, évidemment, chez les Vert’libéraux.

Mais cela laisse de bois les électeurs, dont un sur deux seulement envisagerait de remplir son bulletin de vote. Les Suisses eux-mêmes, à quoi aspirent-ils? Que veulent-ils? La question européenne a été mise sous le tapis. A Genève fleurit le MCG anti-frontaliers, alors que dans le Rheintal saint-gallois la main-d’œuvre autrichienne fait défaut. Avec le franc fort, le niveau des prix a encore baissé, mais les entreprises exportatrices souffrent. D’un bout à l’autre du pays, les attentes sont contradictoires. Toutefois, pour 9 Suisses sur 10, la situation générale du pays est satisfaisante à très bonne, selon le baromètre de Credit Suisse.

En fait, si l’on excepte la question des migrations et de l’asile, qui touche bien plus dramatiquement nos voisins que nous-mêmes, aucun thème ne domine dans les préoccupations des Suisses. Ni le chômage, ni le financement des assurances sociales ou le virage énergétique. Que vouloir de plus lorsque le taux de sans-emploi reste à 3,2% et que l’économie promet malgré tout une croissance de 0,8%? Même sur la question des réfugiés, la chute de crédibilité de l’UDC indique bien que pour les Suisses, aucun parti, pas plus que le gouvernement, n’a de recette efficace à proposer face à une crise d’ampleur continentale.

A un mois du renouvellement des Chambres fédérales, il n’y a donc pas de débat. Que désirer que nous n’ayons pas? Bien sûr, chacun va répétant que la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf serait «la femme clé des élections». Elle ne serait pas réélue en cas de virage à droite. Alors, on attend toujours le grand sursaut populaire qui jetterait les foules dans la rue aux cris de «sauvez la ministre des Finances».

Non, la Suisse qui a tout aimerait simplement moins; moins d’étrangers, moins de réfugiés, moins de passagers dans les trains, moins d’impôts, moins de rapidité dans les changements, moins de contraintes, moins d’Europe.

Euh, peut-être un peu plus de pluie tout de même, pour mettre les pieds-de-mouton au vinaigre?

La Suisse qui a tout aimerait simplement moins; moins d’étrangers, moins de réfugiés, moins de passagers dans les trains, moins d’Europe