[…] En un siècle, nous sommes passés d’un monde dominé par le continent européen à un monde multipolaire. Une terre où les rapports de force se sont complexifiés. Interdépendance et multipolarité constituent à mon avis les deux caractéristiques de la période qui s’ouvre.

L’Etat, qui était habitué à dominer les relations internationales, et à pouvoir fixer leur agenda, doit redéfinir son rôle dans cet univers multipolaire et globalisé. Sans conteste, l’Etat demeure un acteur important du monde actuel, mais un acteur désormais contraint d’interagir avec d’autres entités, les organisations internationales, le secteur privé et la société civile. Cette dernière a pleinement bénéficié des nouvelles technologies et elle a été en mesure d’influencer de manière significative le sort de certains Etats, pensons à l’Afrique du Nord et au Proche-Orient. Et comment ne pas constater l’influence des entreprises multinationales au niveau global? Comment ne pas ressentir à quel point le fonctionnement des marchés financiers dicte la conduite des Etats, mais aussi le développement global?

Ces tendances lourdes transforment en profondeur la société contemporaine et ne restent bien évidemment pas sans conséquence sur la place du continent européen dans le monde, respectivement sur la place de la Suisse.

Durant ces neuf années [au DFAE], nos efforts ont porté en priorité sur la politique européenne, avec le renforcement de la voie bilatérale. Nous avons mis en place des partenariats stratégiques avec les puissances émergentes et approfondi notre engagement sur les questions globales. Priorité enfin sur le positionnement de la Suisse comme médiatrice et comme actrice dans le développement du droit international.

Ces dernières années, nous avons conduit notre politique étrangère et notre diplomatie dans un contexte difficile et à l’aide d’idées importantes. Nous avons fait avancer la politique de sécurité grâce à différentes initiatives, nous avons soumis des propositions pour réformer les institutions et la gouvernance globale, nous avons renforcé nos efforts de médiation dans les conflits, nous avons intensifié le dialogue contre les stigmatisations avec des partenaires difficiles, mais appropriés, afin de donner une chance à la diplomatie plutôt qu’à la violence.

Nous nous sommes efforcés de développer le droit, en particulier dans le domaine de la protection des populations civiles, même si nous avons dû bien souvent nous contenter de règles non contraignantes là où nous aurions préféré obtenir des accords avec force obligatoire. Dans la lutte contre la pauvreté comme dans des domaines comme l’eau, le changement climatique, les migrations et la santé, nous avons fait des progrès. Nous avons contribué à réduire les inégalités et à promouvoir l’accès aux ressources.

Trop nombreux sont ceux qui vivent dans la pauvreté. Plus d’un milliard de personnes n’ont pas les moyens de manger à leur faim, et un autre milliard risque de retomber dans la pauvreté. […]

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une croissance économique durable et équitable – et celle-ci est impensable sans un système financier stable.

Le système financier s’est développé grâce à une multiplication de l’effet de levier et non sur la base d’une croissance réelle. Ainsi il est devenu évident que le système financier et bancaire doit changer.

Cela implique que les marchés financiers se régulent et acceptent une surveillance, tout en devenant plus transparents. […] Le comportement arrogant et en particulier la taille des bonus de certaines de ces entreprises nous ont choqués à juste titre et nous ont amenés à agir.

En matière politique, nous devons évaluer les rapports de force de manière réaliste. Certains pensent que nous sommes faibles et que nous ne pouvons rien obtenir. D’autres croient que nous sommes tout-puissants et que nous pouvons résoudre tous les problèmes. Les deux ont tort. Les relations internationales sont des relations de pouvoir, caractérisées par la recherche de compromis entre des intérêts divergents. Ce que nous pratiquons au sein de notre politique intérieure depuis des siècles est également devenu le cœur de notre politique extérieure.

Naturellement, nous sommes confrontés à toute une série de questions, pour lesquelles nous n’avons encore aucune réponse: nous menons des discussions préparatoires difficiles avec l’Union européenne. Mais nous progressons et nous avons une stratégie qui ouvre la voie à une nouvelle ronde de négociations bilatérales et de discussions sur les questions relatives à l’application des accords actuels. Avec certains partenaires économiques importants, nous avons des différends en matière fiscale. Avec nos voisins, nous avons des divergences d’opinion en ce qui concerne la coopération transfrontalière, en particulier en matière de libre circulation des personnes, d’aéroports et d’autres questions concernant le trafic. Mais nous nous efforçons de trouver des solutions concrètes et faisons des propositions constructives.

Une remarque concernant la politique étrangère de la Suisse s’impose: nous devons défendre les intérêts du pays grâce à une présence internationale accrue. Celui qui reste passivement en marge ne représente pas nos intérêts nationaux, et limite notre influence et nos possibilités. La Suisse a besoin d’engagement et de participation active, et ce plus que jamais.

La nature multipolaire et globalisée du monde actuel représente un défi important pour la Suisse. Mais je suis convaincue qu’il s’agit là surtout d’une énorme opportunité pour nous.

Dans un contexte dynamique caractérisé par la multipolarité et le pluralisme, l’Etat n’a d’autre choix que de se vouer à l’exigence de la collaboration. Il n’a d’autre choix que d’associer à la recherche de solutions tous les acteurs importants concernés par une thématique donnée, et pas seulement les acteurs politiques.

Grâce à sa longue tradition en matière de démocratie et de dialogue, à son absence de passé colonial, à sa neutralité, à l’excellente qualité de sa diplomatie et à la stabilité de son système politique, la Suisse représente un partenaire fiable et constructif.

Du fait qu’il existe aujourd’hui plus de centres décisionnels, plus d’acteurs internationaux et plus de problèmes globaux que même les pays les plus puissants ne parviennent plus à résoudre seuls, la Suisse possède de meilleures conditions préalables pour faire entendre sa voix que durant la Guerre froide lorsque deux superpuissances se défiaient.

Notre Etat fédéral a été fondé en 1848, alors que le continent était secoué par d’importants désordres. A l’époque, la Suisse était pleine d’audace, de courage et d’ouverture. Et elle a décidé de regarder l’avenir avec confiance et de saisir la chance que ce dernier lui offrait. Aujour- d’hui, le monde connaît à nouveaux de fortes turbulences, et la Suisse doit à nouveau faire preuve de courage et croire en l’avenir. […]

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