C'est la Suisse de toujours qui s'est exprimée dimanche. Dans le paquet de votations fédérales et cantonales qu'elle avait à digérer, elle a emprunté pour l'essentiel la voie du juste milieu, ce ni-ni pragmatique qui est son ADN politique.

Elle aurait pu choisir l'aventure de la retraite flexible au motif qu'on avait trouvé pour UBS les milliards qu'on prétendait fatals à l'AVS: c'est un non sans appel, sans doute gonflé par la crise, qui affaiblit en définitive la gauche sur ce dossier.

Elle aurait pu défaire la politique des quatre piliers sur la drogue, en son temps pionnière et si polémique: elle est restée attachée à un dispositif qui a fait ses preuves, sans céder aux séductions du tout-répressif. Mais sur le cannabis, l'affirmation des limites l'a emporté, perpétuant le flou actuel entre interdiction légale et tolérance de fait.

On déroulerait ainsi, sans accrocs, le fil des décisions mitigées des citoyens, qui n'ont fait gagner aucun parti, aucune région, aucune sociologie, s'ils n'avaient pas approuvé l'initiative de la Marche blanche pour que les abus sexuels contre des mineurs restent punissables à jamais.

C'est un exploit des initiants que d'avoir fait triompher cette imprescriptibilité, presque seuls contre tous les corps constitués - le Conseil fédéral, le parlement, l'ensemble des partis sauf l'UDC, la majorité des spécialistes.

C'est un exploit mais ce n'est qu'une demi-surprise. On savait, depuis la votation de 2004 sur l'internement à vie des délinquants dangereux, que notre société attribue désormais une prime massive aux victimes par laquelle elle dit tout à la fois son horreur d'un certain type de crimes, sa méfiance vis-à-vis d'un système judiciaire dont la moindre erreur bouleverse, et dans le cas présent son dégoût face à la révélation d'abus longtemps tus. Mais c'est aussi l'expression d'un besoin plus général de sécurité, collective et individuelle, qui favorise la manifestation de signaux plus émotionnels que juridiquement fondés.

Si le monde politique n'a guère de leçon cohérente à tirer de ces scrutins, la justice en revanche s'y voit investie d'attentes accrues, préventives ou réparatrices. Attentes largement illusoires, les praticiens le disent sur tous les tons. Mais l'examen rationnel, ici, marque le pas devant le désir de conjurer la complexité du réel en fixant, par une décision simple, les frontières du Bien et du Mal.

Il est rare qu'une société refuse le bénéfice symbolique d'une telle opération lorsque l'occasion s'en présente. On peut se réjouir que le peuple suisse s'y soit résolu sur un score serré, qui manifeste une empathie mesurée plutôt qu'une volonté de lynchage.

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