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La Suisse, le pays le plus heureux du monde? Pas si sûr

La chercheuse Esuna Dugarova se pose la question de savoir si la Suisse est le pays le plus heureux du monde. Sa réponse, venue de la perspective bouddhiste, nuance l’optimisme de certains classements internationaux qui placent la Suisse en tête

La Suisse, le pays le plus heureux du monde? Pas si sûr

Certains prétendent que notre bonheur est lié à l’argent. D’autres le laissent à la discrétion de Dieu. Certains autres supposent qu’il est entre nos mains. En tant que bouddhiste, je crois que le bonheur se trouve en notre propre esprit.

Selon le Rapport mondial sur le bonheur, la Suisse est le pays le plus heureux du monde. Le rapport publié par le Réseau des solutions pour le développement durable prend en compte six facteurs: le PIB, l’espérance de vie, le soutien social, la liberté de prendre des décisions, la confiance dans le gouvernement, et la générosité.

En effet, la Suisse mène régulièrement le classement de l’économie la plus compétitive du monde, ce qui implique que le pays peut fournir le plus haut niveau de prospérité économique à ses citoyens.

Elle est également un rare exemple de démocratie directe qui permet au peuple de décider par lui-même.

Elle a aussi une longue tradition de philanthropie, accueillant plus de 13 000 fondations caritatives, ce qui montre sa préoccupation altruiste.

En outre, la Suisse accorde une grande importance à la protection de l’environnement.

Lorsque je suis arrivée en Suisse il y a trois ans, j’ai été frappée par le pays. Il semblait qu’il avait tout pour y être heureux. La vue sur le lac Léman, entouré par les Alpes, ressemblait à ma région natale, la Bouriatie. Cela m’a fait me sentir comme chez moi. Et pourtant, je suis assez étonnée des conclusions du rapport. En particulier, j’ai trouvé que les Suisses semblaient souvent tristes, solitaires et parfois renfermés sur eux-mêmes.

Comme beaucoup de pays occidentaux, la Suisse est caractérisée par l’individualisme.

Ces cultures sont orientées autour de soi-même, tout en mettant les objectifs personnels au-dessus du reste et en ayant une évaluation rationnelle des aspects bénéfiques des relations avec autrui. En conséquence, les personnes dans ces pays sont plus enclines à la solitude.

En fait, la solitude et l’isolement social sont des facteurs de risque bien connus qui provoquent le suicide et la dépression. Bien que le taux de suicide en Suisse soit en diminution depuis 1980, la Suisse a encore l’un des taux les plus élevés en Europe, et le suicide y reste l’une des principales causes de décès chez les adolescents.

Il est vrai que la prospérité économique peut améliorer la qualité de vie. Bien sûr, l’emploi, l’accès aux services sociaux de qualité, y compris l’éducation et la santé, ainsi que l’efficacité des institutions politiques contribuent à notre bien-être. Mais cela entraîne-t-il automatiquement le bonheur à long terme?

Notre bien-être peut se justifier par des circonstances extérieures, mais ces dernières ne nous procureront pas un profond sentiment de bonheur.

Juste en dessous de la belle façade, il y a une sorte d’agitation mentale, la peur et l’inquiétude. Sans la bonne attitude mentale, il est peu probable de parvenir à la paix d’esprit. C’est pour cette raison que le bonheur est finalement déterminé par notre état d’esprit. Une fois qu’on possède cette capacité de calme et la stabilité intérieure, on peut devenir insensible aux circonstances extérieures, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

Il n’y a pas de recette simple pour le bonheur dans notre monde troublé. Du point de vue de la philosophie bouddhiste, il y a au moins trois éléments interdépendants qui peuvent nous aider à maîtriser l’art du bonheur: la formation de l’esprit, le développement de la compassion et la connexion avec l’autre.

L’esprit ici ne se résume pas uniquement à la capacité cognitive; il inclut l’intelligence, le cœur et l’esprit.

La formation de notre esprit implique d’aborder des émotions négatives comme la colère, la haine et la cupidité, et de cultiver des émotions positives comme la gentillesse, la compassion et la patience. La compassion est une attitude basée sur un sincère désir d’aider les autres à améliorer leur bien-être. Cette compétence exige des efforts et une pratique quotidienne.

Il est également bon d’avoir le sens de l’interconnexion avec la nature et les autres êtres humains.

De nombreuses études ont montré de façon empirique que les liens sociaux enracinés dans l’amour et l’affection apportent plus de contentement que la richesse. Lorsqu’on se sent connecté avec d’autres, on est en mesure d’ouvrir son cœur, d’acquérir un sentiment de confiance, la sécurité et la liberté intérieure.

Il faudrait aussi être conscient que beaucoup de gens dans le monde entier doivent lutter pour survivre en raison de conflits, du manque de nourriture ou d’eau, d’accidents ou de maladies. Il est donc nécessaire d’apprécier notre vie et de ne pas tenir ce que nous avons pour acquis.

Bien que les Suisses aient encore du chemin à faire pour atteindre le vrai bonheur, celui de l’esprit, je crois qu’il est possible d’y arriver, avec de la détermination, de la persévérance et de la patience.

La formation de l’esprit, le développement de la compassion et la connexion avec l’autre: les clés du bonheur bouddhiste

Chercheuse à United Nations Research Institute for Social Development (UNRISD), à Genève

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