Il ne se passe pas un jour sans que l’on parle des langues en Suisse, et pourtant le pays est à la peine lorsqu’il s’agit de compter ses habitants bi- ou plurilingues.

En juin 2012, dans un communiqué de l’Office fédéral de la statistique (OFS), on a appris avec stupéfaction que seulement 15,8% de la population déclare parler plusieurs langues et est donc bi- ou plurilingue.

Le pourcentage reposait sur les réponses à la première question sur les langues du recensement de 2010 (la/les langue (s) dans la (les) quelle(s) l’on pense et que l’on sait le mieux).

Cette définition très restrictive du bilinguisme a abouti à ce que des pays largement monolingues, notamment notre grand voisin francophone, pouvaient se targuer de compter proportionnellement plus de bilingues que la Confédération!

Seulement onze langues prises en compte

Heureusement, grâce à de nouveaux calculs de l’OFS effectués l’année suivante, ceux-ci fondés sur les réponses aux deuxième et troisième questions portant sur les langues («Quelle(s) langue(s) parlez-vous habituellement à la maison/avec les proches» (question 2) et «… au travail/au lieu de formation» (question 3)), le pourcentage avait plus que doublé, se situant à 41,9%. Cela plaçait la Suisse devant les Etats-Unis et la France, la Belgique et le Canada, mais derrière le Luxembourg.

Lorsque le 5 octobre de cette année, l’OFS a publié un communiqué de presse intitulé «Une Suisse polyglotte» (polyglotte signifie «qui parle plusieurs langues» selon le dictionnaire de l’Académie française de 1986 et le Larousse), nous nous attendions à une petite rectification des résultats de l’analyse de 2013.

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 En effet, elle ne tenait pas compte de toutes les langues possibles (onze seulement) et les personnes qui inscrivaient une deuxième langue qui sortait de la liste – rappelons qu’il existe environ 7000 langues de par le monde – étaient tout simplement comptabilisées comme monolingues. De plus, certaines personnes étaient exclues du recensement comme, par exemple, les fonctionnaires internationaux, les membres de leur famille, et les personnes qui vivent dans un ménage collectif.

Une définition qui ratisse large

Or, au lieu de voir apparaître un nombre légèrement supérieur, nous apprenions avec étonnement que près de deux tiers (64%) de la population utilisent régulièrement plus d’une langue. Nous sommes donc passés en trois ans de 41,9% à 64%, sans parler des 15,8% au départ! Pourquoi un saut aussi important du pourcentage en si peu de temps?

Si l’on examine de près le document de l’OFS sur lequel est basé le nouveau résultat, «Pratiques linguistiques en Suisse», nous constatons quelques faits surprenants.

Premièrement, dans la terminologie utilisée par l’enquête, «usage régulier» ou «langues utilisées régulièrement» sont définis comme toutes langues utilisées au moins une fois par semaine, à l’oral, à l’écrit ou pour lire, dans différents contextes – dans le ménage, en dehors de celui-ci, dans le cadre du travail, mais également pour lire durant les loisirs et pour regarder la télévision, écouter la radio, et même naviguer sur internet! Le critère est donc beaucoup plus large que ceux utilisés auparavant, et explique en partie le nouveau résultat.

Une surévaluation de la réalité

Certes, l’OFS a le mérite depuis 2013 de tenir compte d’une définition moins restrictive du bilinguisme largement acceptée par les chercheurs, à savoir l’utilisation régulière de deux ou de plusieurs langues (ou dialectes) dans la vie de tous les jours, mais ne s’est-elle pas laissée emporter un peu trop loin cette fois-ci?

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L’expression «utilisation régulière» de la définition, sans être explicite, laisse supposer que cela se passe au moins plusieurs fois par semaine et qu’elle soit à la fois réceptive et productive. En élargissant le critère, et en acceptant le seul fait, par exemple, de naviguer sur internet dans une langue autre que la sienne, une seule fois par semaine, aboutit à coup sûr à la surévaluation du nombre de personnes qui utilisent plus d’une langue.

D’ailleurs, avec un concept aussi large, et sachant que tout enfant apprend au moins deux langues autres que la sienne à l’école, on se demande pourquoi il n’y a que 64% d’habitants qui tombent dans cette catégorie.

Les dialectes exclus

La réponse se situe à la page 8 du rapport. En effet, l’OFS s’est à nouveau servi d’une approche surprenante déjà utilisée dans l’analyse des résultats de la première question du recensement de 2010. L’allemand et le suisse-allemand, l’italien et le dialecte tessinois ou italo-grison sont tout simplement considérés comme une seule langue!

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Ces bilinguismes-là n’existent plus, tout au moins dans ce chapitre du document (ils réapparaissent dans le chapitre suivant), et nous sommes donc face à une sous-estimation du pourcentage qui aurait été obtenu si langues et dialectes avaient été comptabilisés séparément. Il est vrai que le nombre définitif, qui aurait alors probablement approché les 90% ou même plus, aurait suscité de nombreuses réactions d’incrédulité et aurait soulevé des remarques au sujet de la définition d’usage régulier de l’Office.

Pas de comparaison internationale

Enfin, il est dommage qu’une comparaison internationale n’ait pas été envisagée lors de la préparation de cette nouvelle enquête car les résultats de celle-ci sont maintenant difficiles à intégrer dans une étude comparative malgré le travail conséquent qui a été mis dans le projet, nous le reconnaissons volontiers.

Dans un ouvrage récent, Parler plusieurs langues: le monde des bilingues (Albin Michel, 2015), soit à l’aide de recensements nationaux, soit en utilisant les résultats de grandes enquêtes, j’ai pu effectuer une première comparaison du pourcentage de bi- plurilingues dans plusieurs pays.

A chaque fois, il s’agissait de langues utilisées tous les jours/presque tous les jours, ou de langues parlées à la maison et au travail, à savoir un usage fréquent de deux ou plusieurs langues. Avec cette approche, la France et les Etats-Unis comptaient environ 20% de bi- plurilingues, le Canada et la Belgique atteignaient 26% et 29% respectivement, et le Luxembourg prenait la tête avec ses 67%.

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Pourquoi ne pas avoir tenté de se rapprocher de ce qui se fait ailleurs depuis plusieurs années? Verra-t-on un jour un pourcentage global qui reflète réellement la proportion de bi- plurilingues dans notre pays, en séparant, comme il se doit langues et dialectes?


François Grosjean, professeur honoraire, Université de Neuchâtel.

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