En s’attaquant à la mémoire de Pierre Graber, la NZZ et l’UDC s’en prennent à l’un des principaux architectes de la politique étrangère suisse. A l’instar de Max Petitpierre, qu’il admirait, il a façonné les relations extérieures du pays et jeté les bases de la politique d’ouverture et de la neutralité active encore pratiquées de nos jours.

Trois réalisations majeures en particulier caractérisent l’ère Graber (1970-1978): la loi sur la coopération au développement, l’adhésion de la Suisse au Traité de non-prolifération des armes nucléaires et la participation de notre pays à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Attaché à la démocratie directe, il s’est soucié des moyens d’améliorer l’information du souverain sur les thèmes de politique étrangère, notamment pour ce qui est de l’intégration européenne.

Dès son élection au Conseil fédéral, à fin 1969, à l’âge de 61 ans, il en fait l’un de ses thèmes favoris. Il négociera peu après, en 1972, avec son collègue Ernst Brugger, chef du département fédéral de l’économie, l’acte fondateur du bilatéralisme, l’accord de libre-échange avec les Communautés européennes.

Il donnera également l’impulsion décisive à la candidature suisse à l’ONU, qui jusqu’en 1975 était encore un sujet tabou. Sous son impulsion, le Conseil fédéral se prononcera en faveur de l’adhésion à terme de la Suisse à l’ONU.

Mais surtout il fera sortir la Suisse de sa coquille en décidant de la participation de notre pays à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (1972-1975). A l’époque, l’idée que la Suisse allait déclarer intangibles les frontières de l’URSS et de l’Europe communiste suscitait des oppositions jusqu’au sein du Département politique. Pourtant la Suisse ne pouvait s’abstenir, seule parmi tous les pays du continent (à l’exception de l’Albanie.) Elle obtiendra toutefois des contreparties: promotion de la coopération économique et des droits de l’homme, reconnaissance de la neutralité et création d’un mécanisme d’arbitrage. Et elle jouera un rôle vigoureux dans la négociation de l’accord. Pierre Graber signera l’Acte d’Helsinki le 1er août 1975.

Par ailleurs il dotera la coopération au développement d’une loi et d’un crédit cadre, assurant ainsi la pérennité de ce secteur si populaire. Il fixera également les principes de l’aide humanitaire de la Confédération.

Pour faire passer le Traité de non-prolifération, traité inégal qui comportait l’abandon par la Suisse de toute possibilité d’acquérir l’arme nucléaire, il recourt à l’argument de la discrimination industrielle: si la Suisse refusait d’adhérer, son industrie atomique risquait d’être évincée du marché mondial. Il se battra jusqu’au bout pour assurer l’adoption du TNP par les Chambres, habilement assisté par l’ambassadeur Rudolf Bindschedler, jurisconsulte du Conseil fédéral. Il prolongera d’un mois sa présence au sein du Conseil fédéral afin de piloter le projet d’adhésion devant la commission du Conseil des Etats.

Son départ du gouvernement le 31 janvier 1978 n’a rien de mystérieux: il considérait qu’il avait atteint ses objectifs – «j’ai fourni une solide prestation», dira-t-il à son collègue allemand Hans Dietrich Genscher à l’automne 1977, peu après l’annonce de sa démission. Sa vie privée ayant pris un nouveau tour, il entendait s’y consacrer entièrement après soixante ans voués à la chose publique. Il s’était entendu avec Ernst Brugger pour fixer la date d’un départ commun du Conseil fédéral (ils étaient entrés ensemble au gouvernement le 10 décembre 1969) afin de provoquer une double vacance, consolider le siège romand du PS qui n’allait pas de soi et donner à son successeur le temps de s’installer avant le renouvellement complet du Conseil fédéral à fin 1979.

PS: Le soussigné a été le secrétaire personnel de Pierre Graber de 1975 à 1978

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