Opinion

En Suisse, la proportion des mères qui travaillent a triplé depuis 1990

Il y a de plus en plus de mères qui restent actives professionnellement, relèvent une étude réalisée par Reto Schumacher et Francesco Giudici. Mais d’importants écarts régionaux et différences sociodémographiques persistent.

L’insertion professionnelle croissante des jeunes mères représente l’un des changements sociaux majeurs des dernières décennies. Le modèle traditionnel de l’homme pourvoyeur et de la femme au foyer – largement dominant pendant une bonne partie du XXe siècle – est aujourd’hui de plus en plus remis en question. Une nouvelle étude illustre l’évolution marquée de l’intégration professionnelle des jeunes mères en Suisse entre 1980 et 2014.* Elle révèle aussi d’importants écarts régionaux et la persistance, voire l’accentuation, de différences sociodémographiques.

En exploitant les données des recensements fédéraux et du Relevé structurel, nous avons étudié l’évolution du taux d’activité et du taux d’occupation des femmes vivant en couple et mères d’au moins un enfant d’âge préscolaire. Aujourd’hui, quasiment deux tiers de ces jeunes mères (64%) sont économiquement actives, alors qu’en 1980 elles étaient moins d’un quart (23%) à travailler. En trois décennies, leur taux d’activité a donc presque triplé. Le taux d’occupation a aussi nettement augmenté. En 1990, seulement 16% des jeunes mères étaient occupées à mi-temps ou plus, alors qu’entre 2010 et 2014, cette proportion a atteint 39%.

Suisses romandes les plus actives

Le taux d’activité des jeunes mères était et reste soumis à d’importantes différences cantonales. En 1980, il variait entre 15% (Uri) et 38% (Glaris) et opposait les cantons de Suisse centrale et le Tessin (affichant de faibles valeurs) aux cantons fortement urbanisés ou marqués par un passé industriel. Aujourd’hui, il est compris entre 53% (Tessin) et 73% (Jura), et oppose le Tessin et une partie de la Suisse centrale et orientale aux cantons romands qui affichent les valeurs les plus élevées.

Les différences de taux d’activité selon la nationalité des mères et de leurs partenaires ont également connu une évolution remarquable

A ces écarts régionaux s’ajoutent des différences sociodémographiques. La participation des mères au marché de l’emploi n’est donc pas un phénomène généralisé, mais dépend en partie des caractéristiques des femmes et de leur ménage. Une partie de ces différences se sont atténuées au cours des deux dernières décennies, tandis que d’autres se sont même accentuées. Ainsi, les mères au bénéfice d’une formation tertiaire affichaient les taux d’activité les plus élevés en 1990, et ce sont toujours elles qui mènent le classement en 2010-2014, même si l’écart relatif par rapport aux femmes non-universitaires s’est rétréci. On constate cependant que les mères dont le niveau de formation est inférieur à celui de leur partenaire sont moins souvent actives. La raison en est probablement le recours croissant aux solutions de garde institutionnelles, dont le coût met en question la valeur ajoutée, au sein d’un couple, du salaire moins important de la femme.

Fin de l’idéal de la mère au foyer

L’institutionnalisation de la garde s’est aussi répercutée sur le lien entre le taux d’activité des mères et la taille de leur famille. En 1990, les mères de deux enfants de moins de 10 ans travaillaient moins que les mères d’un enfant, mais pas plus que les mères de trois enfants ou plus. Aujourd’hui le taux d’activité et le taux d’occupation des jeunes mères sont inversement proportionnels au nombre d’enfants, ce qui est sans doute lié au coût de garde extrafamiliale, qui augmente avec chaque enfant. Les différences de taux d’activité selon la nationalité des mères et de leurs partenaires ont également connu une évolution remarquable. En 1990, les mères étrangères en couple avec un étranger étaient les plus actives, devant les Suissesses vivant avec un étranger, et les Suissesses en couple avec un Suisse. En 2010-2014, le taux d’activité des jeunes mères de nationalité suisse est nettement supérieur à celui des étrangères, sans que la nationalité du partenaire y joue un rôle important. La recomposition de la population étrangère a pu contribuer à cette évolution particulière, mais peut-être reflète-t-elle aussi la fin de l’idéal traditionnel de la mère au foyer chez les Suissesses, avec la diffusion d’un nouveau modèle normatif d’une mère travaillant à temps partiel.

Malgré la forte hausse de l’insertion professionnelle des jeunes mères en Suisse au cours des trois dernières décennies, de fortes différences existent selon les caractéristiques sociodémographiques des femmes et de leur époux ou partenaire. Si ces différences reflètent certes aussi des choix de vie, elles peuvent également indiquer des inégalités d’accès au marché du travail. Le développement de stratégies de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle passe donc aussi par une meilleure compréhension de ces différences sociodémographiques.

* «Le travail des mères en Suisse: évolution et déterminants individuels», Social Change in Switzerland N° 10, octobre 2017, Lausanne. www.socialchangeswitzerland.ch

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