Opinions

Quand la suisse protégeait l'islam radical au nom de la raison d'Etat

Les Archives fédérales révèlent pourquoi les autorités suisses ont permis l'établissement à Genève du premier centre islamique d'Europe, malgré de sérieux doutes sur l'idéologie anti-occidentale de son fondateur, l'Egyptien Saïd Ramadan

En août 1995 parut à Genève une annonce mortuaire en arabe, qui portait la mention «C'est à Dieu que nous appartenons et c'est à Lui que nous retournerons». La famille Ramadan y annonçait la mort de Saïd, père de deux figures déjà connues de l'islam francophone, Tariq et Hani Ramadan. En Suisse, l'événement passa inaperçu, et la presse ne consacra pas une ligne à la disparition de cet Egyptien à l'allure élégante et au regard énigmatique. Aujourd'hui encore, sa vie n'est connue que par de brefs textes biographiques écrits par ses proches et quelques mentions éparses dans des ouvrages spécialisés. Son importance est pourtant considérable: le Centre islamique de Genève – mosquée et centre de recherche – qu'il fonda en 1961 fut le premier du genre en Europe. D'une certaine façon, Saïd Ramadan est le précurseur de l'islamisme européen d'aujourd'hui.

Afin de retracer son histoire, Le Temps a obtenu l'accès aux dossiers officiels conservés par les Archives fédérales, à Berne, sur Saïd Ramadan et le Centre islamique de Genève. Ils montrent que les autorités suisses nourrissaient une profonde méfiance envers les activités politiques de l'islamiste égyptien. Ses idées leur paraissaient dangereusement radicales, mais elles ont décidé de faire preuve de «bienveillance» à son endroit, au nom de la raison d'Etat.

Lorsqu'il arrive à Genève, en août 1958, Saïd Ramadan est un dirigeant en fuite d'un mouvement en crise, l'organisation des Frères musulmans. Quatre ans plus tôt, en Egypte, le régime socialisant de Nasser a entrepris de détruire ce parti islamiste fondé dans les années 20 par Hassan al-Banna. Saïd Ramadan, le gendre et plus proche collaborateur de ce «cheikh martyr» assassiné en 1949, s'exile et passe par Jérusalem, Damas et Beyrouth, avant de gagner la Suisse. Il expliquera plus tard les raisons de son choix: le pays est au cœur de l'Europe «libre», c'est-à-dire non communiste, il est neutre et a déjà accueilli dans le passé des conférences islamiques. En outre, Genève sert de lieu de villégiature à de nombreux princes arabes pieux et très conservateurs, qui seront ses protecteurs.

Des finances royales

Peu après son arrivée, Saïd Ramadan prend ses quartiers dans une villa de l'avenue Soret mise à disposition par l'émir du Qatar. D'autres monarchies arabes soutiennent ses activités: la Jordanie, qui en fait son représentant à l'ONU, et surtout l'Arabie saoudite, qui le nomme en 1963 ambassadeur de la Ligue musulmane mondiale. Cette organisation vouée à la diffusion de l'islam le plus rigoriste financera le fonctionnement du Centre durant des années. En 1970, Saïd Ramadan déclare aux autorités helvétiques que la Ligue lui verse un revenu de 12 000 francs par mois: une somme considérable pour l'époque, essentiellement destinée à financer la publication du magazine Al-Mouslimoun et à payer les conférences que le directeur du Centre donne dans le monde entier.

Contre ce dissident actif et bien financé, le régime de Nasser va recourir à des méthodes radicales. A Berne, dans les locaux de l'ambassade d'Egypte, un colonel des services de renseignement camouflé en attaché culturel recrute des étudiants arabes et leur offre des sommes considérables pour espionner Saïd Ramadan. Il leur suggère de séduire sa secrétaire pour dérober de son bureau des documents confidentiels, et s'intéresse aux comptes dont le Centre islamique disposerait chez UBS et au Crédit suisse. Apparemment, ces efforts produisent des résultats: le colonel montre à l'une de ses recrues des lettres volées dans le bureau de Saïd Ramadan, où ce dernier demande à un riche Saoudien de soutenir sa lutte contre la propagande nassérienne.

Le pistolet doré

En 1962, l'ancien secrétaire personnel de Saïd Ramadan, Jawad el Ousta, livre un témoignage surprenant à la police suisse: un inconnu lui a offert plusieurs milliers de francs pour assassiner son ex-patron. L'enquête révèle qu'un commando de six hommes, composé d'officiers jordaniens renégats et d'un tueur professionnel palestinien, est chargé de la sinistre mission. Saïd Ramadan, craignant pour sa sécurité, alerte les autorités et s'équipe d'un pistolet, un Walter PPK doré de calibre 7.65, qu'il confie à son secrétaire. Il n'en aura pas l'usage: la police suisse expulse l'un des membres présumés du commando, les autres prennent la fuite. Un journal syrien expliquera plus tard que Saïd Ramadan aurait dû être torturé et exécuté dans une ambassade arabe, avant d'être enterré près de la frontière franco-suisse.

En septembre 1965, le régime de Nasser accuse Saïd Ramadan d'avoir fomenté un coup d'Etat avec l'aide d'autres Frères musulmans. Un procès s'ouvre au Caire: l'exilé genevois, qui se vante d'être le «théoricien en chef» des Frères, est condamné pour avoir alimenté en fonds et en armes des «terroristes» établis en Egypte. La République arabe unie – c'est alors le nom officiel du pays – ne cache pas son irritation envers la Suisse, coupable de tolérer les activités d'un opposant qui, selon l'expression d'un diplomate égyptien, «ne devrait pas vivre».

Les autorités helvétiques doivent réagir. Une enquête est ouverte et Saïd Ramadan placé sur écoute. Le 22 février 1966, dans la salle de conférence du Ministère public à Berne, plusieurs hauts fonctionnaires – diplomates, membres de la police fédérale et de la police des étrangers – se réunissent pour décider du sort de l'exilé égyptien. Un représentant du Département politique (les Affaires étrangères actuelles) estime que Saïd Ramadan «incarne la tendance conservatrice, pro-occidentale, qui de notre point de vue n'est pas antipathique». Des intervenants relèvent aussi qu'il «jouit de la protection du roi Faisal d'Arabie saoudite», qu'il est un «personnage clé des intrigues interarabes» et que, «dit confidentiellement», les services secrets anglais et américains suivent ses activités avec bienveillance. Il est donc un allié de la Suisse qui, quoique neutre, était alors farouchement anticommuniste.

Mais la police des étrangers insiste pour qu'il quitte le pays. Saïd Ramadan n'a plus de titre de séjour valable, car son passeport diplomatique jordanien lui a été retiré sous la pression de l'Egypte. Techniquement, il doit être expulsé. En outre, il a nommé à sa place un homme de paille comme directeur du Centre islamique, parce que les autorités suisses lui ont interdit de cumuler cette fonction avec son statut de diplomate: le procédé est jugé «peu correct» par les fonctionnaires fédéraux.

Propagande contre l'Occident

Bien qu'ils prennent sa défense, les diplomates suisses savent très bien que le Centre islamique, loin d'éviter toute activité politique comme le prévoient ses statuts, diffuse dans son journal Al-Mouslimoun une propagande virulente qui est non seulement anticommuniste et anti-nassérienne, mais aussi anti-occidentale et parfois antisémite. Un orientaliste travaillant pour l'ambassade de Suisse au Caire, Robert Rahn, a été chargé d'analyser son contenu. Il constate qu'y est envisagé comme but lointain «un monde qui appartient entièrement à l'islam» et qu'y transparaît «un dénigrement systématique de tout ce qui est occidental». Dans l'un des numéros de 1964, il relève une «violente attaque contre le sionisme et l'alliance qu'il a su conclure avec 'l'idéologie des Croisés'»: Israël y est mentionné comme «une incarnation de la pensée de l'enfer» obéissant au «Protocole des Sages de Sion», un faux antisémite fabriqué par la police tsariste. Les Occidentaux sont désignés comme des «Croisés» motivés par la jalousie et une haine profonde de l'Islam. «L'élément polémique […] dépasse souvent les limites qu'un journal étranger publié en Suisse doit respecter», conclut l'ambassadeur helvétique au Caire. D'autant que Saïd Ramadan, son éditeur, avait promis aux autorités qu'il s'abstiendrait de toute activité politique sur le territoire suisse.

Une décision est prise: Saïd Ramadan doit quitter Genève avec sa famille avant le 31 janvier 1967. Six mois après cette date, pourtant, une nouvelle réunion de hauts fonctionnaires permet de constater que l'exilé égyptien est toujours là, et qu'il ne semble pas décidé à partir. A nouveau, les hommes du Département politique prennent sa défense: ils notent que la guerre des Six-Jours entre les Etats arabes et Israël a affaibli le régime de Nasser. Ils évoquent «la possibilité […] que les amis de Saïd Ramadan prennent le pouvoir dans les mois à venir dans l'un ou l'autre Etat qualifié de progressiste ou socialiste, mais sévèrement ébranlé par les derniers événements». Conclusion de la conférence: Saïd Ramadan peut continuer à résider en Suisse. Une note rédigée à la même époque par un diplomate laisse entendre qu'il était plus qu'un simple propagandiste apprécié pour son anticommunisme: «Saïd Ramadan est, entre autres, un agent d'informations des Anglais et des Américains. De plus, je crois savoir qu'il a rendu des services – sur un plan d'informations – à la Bupo [Police fédérale, ndlr].»

Oubli et résurrection

Les liens privilégiés de l'islamiste avec certains services secrets occidentaux sont évoqués dans plusieurs documents de son dossier. Ils pourraient expliquer que les alertes au terrorisme parvenues aux autorités suisses dès la fin des années 60 n'aient jamais vraiment troublé le fonctionnement de son Centre. En 1969, Saïd Ramadan est soupçonné d'abriter des membres du Fatah palestinien; en 1980, les Américains le soupçonnent d'avoir hébergé le meurtrier d'un opposant iranien, puis un autre terroriste soupçonné d'homicide, mais les autorités suisses prennent ces informations avec prudence. «Les renseignements sur le compte de R. sont assez vagues, ses activités étant menées avec discrétion», note la fiche établie par la Police fédérale, qui continue à surveiller son téléphone et son courrier.

Pour Saïd Ramadan, les années 70 et 80 sont celles du déclin. L'Arabie saoudite lui coupe les vivres. La publication de son journal s'interrompt. Il se tient au courant de l'actualité mondiale dans une chambre pleine de coupures de presse et de livres, mais apparaît à ses visiteurs comme un homme isolé par l'exil, sans prise directe avec le renouveau de l'islam radical qui travaille alors le Proche-Orient. «Pour moi, c'est un peu l'homme des combats perdus, explique l'islamologue Reinhard Schulze, qui l'a rencontré dans les années 80. Je me souviens d'abord de lui comme quelqu'un d'assez pessimiste, avec une vision du monde surtout juridique. Il a aussi été un organisateur, mais il n'a pas eu beaucoup de succès après les années 60.» Le côté démodé du personnage, encore marqué par les combats idéologiques de la Guerre froide, explique la relative indifférence qui a accueilli sa mort.

Ses fils Tariq et Hani, en revanche, ont cru en lui jusqu'au bout. A leur manière, ils semblent en passe de parachever son projet: acclimater et diffuser en Europe les idées islamistes – radicales ou modérées, selon les goûts – que leur a léguées l'ancien théoricien des Frères musulmans.

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