Des diagnostics sur les dynamiques qui changent la Suisse, on ne les compte plus. Relevons trois démarches différentes. D'abord celle de l'Office fédéral du développement territorial, l'ARE, qui s'est exprimé, comme il se doit, en un «Rapport 2005 sur le développement territorial». Non avalisé par le gouvernement, mais confirmé ensuite par des experts internationaux, il mettait en évidence une Suisse de plus en plus urbaine et examinait différentes stratégies de développement possibles. Il faut aussi signaler les publications d'Avenir Suisse, dont Le Feu au lac, édité en 2006, rapide brûlot lancé par une brochette de belles signatures sur la nécessité de faire advenir la métropole qui se dessine dans la région lémanique, entre Chambéry, Martigny et Yverdon.

Dans la même période a paru une recherche aussi vaste qu'atypique, La Suisse - Portrait urbain, conduite durant cinq ans par le Studio Basel et ses étudiants, lié à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich mais travaillant en marge de celle-ci. Elle a eu pour pilotes quatre architectes mondialement célèbres, Roger Diener, Jacques Herzog, Marcel Meili, Pierre de Meuron et un brillant sociologue et géographe, Christian Schmid.

Cette curieuse effervescence autour de phénomènes géopolitiques - à propos desquels tous semblent affirmer la même chose tout en manifestant leur désaccord - est activée de plus belle, ces jours, par une initiative de l'ARE. Partant de son propre rapport, cet office lance un vaste programme de colloques, 19 en tout, dont l'un des premiers vient de se tenir à Lausanne. Echelonnés d'ici à novembre 2007, ils réunissent chaque fois des invités concernés par le sujet, venus de différents cantons. Car renonçant à l'habituelle pratique de la consultation cantonale, l'ARE a préféré découper le pays en neuf régions et organise les débats dans des villes principales, pas forcément des chefs-lieux, comme Winterthour ou La Chaux-de-Fonds. Les résultats de ces discussions devraient fonder un Projet de territoire pour la Suisse. Double nouveauté: la méthode de consultation tout à fait inédite et le projet qui en résultera sans doute.

En regard de l'ampleur de ce débat national, le colloque organisé en circuit fermé à Neuchâtel, en décembre dernier, par Le Temps et la revue Tracés sous le titre de «Territoire suisse: quelles visions à long terme?», paraît bien modeste. Il relève néanmoins de la même famille de préoccupations et obéissait à la même impulsion: prendre acte de mouvements de fond, évaluer les changements survenus ou en cours, préfigurer un avenir possible. A Neuchâtel, il s'agissait de confronter les protagonistes concernés par les dynamiques territoriales, ceux qui les étudient et ceux qui doivent en décider. D'où une formule qui mélangeait universitaires, politiciens et responsables économiques autour de la drôle de carte plus anatomique que géographique tant elle suggère un organisme vivant, qui résume en concentré les travaux de l'ETH-Studio Basel.

Un ETH-Studio Basel représenté par Pierre de Meuron et Christian Schmid, venus défendre leur vision d'une Suisse chatoyante, multiple, familière et compliquée. Et surtout non figée mais ayant besoin de se mettre à jour quant à sa représentation d'elle-même, quant à ses institutions et à ses modes de fonctionnement, pour mieux continuer. «Le but n'étant pas, a rappelé Pierre de Meuron, de trouver LA solution, mais d'ouvrir le débat, de proposer un langage et des images permettant d'expliquer les phénomènes d'une façon différente, capables aussi de rallier les imaginaires.»

Images, représentations: il est frappant de constater l'abondance de cartes et d'images qui proposent de regarder le territoire autrement pour mieux l'analyser. Celles produites par le Studio Basel, celles du Nouvel Atlas structurel de la Suisse, réalisé à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) dont deux auteurs, le professeur Martin Schuler, ainsi que le géographe Christophe Jemelin, participaient au colloque de Neuchâtel. Pourtant, fit remarquer Yvette Jaggi, ancienne syndique et actuelle géopoliticienne de la condition urbaine, continuent de faire défaut des cartes du symbolique, nécessaires et autrement significatives pour s'y retrouver.

Point sur lequel les quinze participants aux débats organisés par Le Temps et la revue Tracés ne pouvaient que s'accorder: la Suisse connaît, visiblement, un changement de paradigme. Elle s'est urbanisée à sa manière, sans vraies grandes villes, hormis Zurich, et sans homogénéité. Une fois assumée, cette particularité est, selon le Studio Basel, à saisir comme une chance. En effet, loin de se trouver couverte du brouillard gris uniforme de la ville diffuse, la Suisse comporte des territoires différenciés où l'évolution ne se produit pas de la même de manière ni au même rythme. Dans chacun d'eux, il est possible de déceler des possibilités nouvelles qu'il s'agit d'abord de reconnaître, ensuite d'exploiter. L'après-midi de discussion a ainsi dégagé quelques lignes de force:

• La perception et la gestion de l'espace suisse sont à revoir. Pour Christian Schmid, le modèle jusqu'ici appliqué, fondé sur une idéologie de l'égalité territoriale, qui revient à traiter toutes les régions, toutes les communes, toutes les vallées et jusqu'à chaque pré comme des sujets autonomes de même valeur, ayant les mêmes droits, se révèle désormais pauvre et surtout inopérant. «Dans une démocratie, ce sont les personnes qui ont des droits et pas les entités spatiales!»

• Il s'agit de dépasser des perceptions du territoire datées. Auxquelles appartient le rapport conflictuel, si anachronique et si profondément enraciné, qu'entretiennent ville et campagne. En lieu et place, définir des espaces de négociations où reconstruire de nouvelles alliances.

• Sont à surpasser également les frontières cantonales. Pour Pierre Maudet, président du Conseil de Suisse occidentale, l'échelon intermédiaire que constituent les cantons devrait faire l'objet d'une révision profonde, selon quatre axes: la fiscalité, la mobilité, les échanges de savoir, les flux énergétiques. Le conseiller d'Etat fribourgeois Pascal Corminboeuf le constate aussi: «Comme politicien, je reconnais que les cantons sont un facteur limitant.» Et de citer un exemple de collaboration jugée d'abord impossible et pourtant réussie dans un domaine, l'école, aux particularismes solides: la construction en commun du gymnase intercantonal de la Broye par Vaud et Fribourg. «J'ai appris que pour franchir les barrières, il faut agir par projets.»

• La Suisse aurait justement tout à gagner de voir se développer des projets régionaux. Pascal Corminboeuf le dit sans hésiter: pour l'heure, elle n'y est pas prête. «Le problème soulevé par l'affaire de Galmiz reste entièrement posé.» On se souvient des interminables tergiversations autour de l'implantation de la firme Amgen, qui ont poussé l'entreprise de biotechnologie à s'établir en Irlande. «On devrait se mettre ensemble, entre différents cantons, pour parvenir à des propositions communes», conclut Hans Stöckli, maire de Bienne et conseiller national.

• Remarque également valable à l'échelon national. Patron de Collier AMI, Lorenzo Pedrazzini, spécialiste en investissements dans l'immobilier, note: «Chaque fois qu'il y a frontière, il y a ralentissement.» Les régions trinationale du côté de Bâle et binationale du côté de Genève connaissent un essor qui ne demande qu'à se propager. Le conseiller d'Etat genevois Robert Cramer observe de «grands coups d'accélérateur» et en donne pour preuve le bureau franco-genevois actuellement occupé à dessiner un projet d'agglomération, en collaboration avec les Vaudois, et simultanément chargé, sur initiative française, d'imaginer une métropole transfrontalière franco-genevoise.

• La vitesse à laquelle les changements se produisent désormais impose la plus grande flexibilité, d'autant que le système suisse d'extrême démocratie exclut les solutions imposées. Si, en matière d'aménagement du territoire, durant les cent dernières années, les planificateurs ont dicté comment procéder, aujourd'hui, relève l'urbaniste Fred Wenger, cofondateur d'Urbaplan, «la vraie expertise de la planification réside dans le comment organiser le débat pour décider ce qu'il faut faire».

En procédant par colloques et forums pour fonder un Projet territorial pour la Suisse, l'Office fédéral du développement territorial ne fait rien d'autre. Et en choisissa-nt pour ses consultations un découpage régional non institutionnel, il anticipe en quelque sorte sur les résultats, rejoignant le constat apparu lors du colloque du Temps et de Tracés à Neuchâtel. Où, sans que soit remise en question l'organisation consubstantielle à la Suisse, fondée sur l'espace communal, a été fortement souligné le manifeste besoin d'ajustements territoriaux.

Il n'y a pas que d'irrésistibles mouvements de centralisation, ou des fusions de communes. Mais aussi, des espaces de concertation d'un type nouveau se constituent, dont l'Ouest lausannois offre un excellent exemple: celui d'un territoire qui, sans changement institutionnel majeur, se structure de lui-même, porté par un projet de développement auquel huit communes ainsi que Lausanne collaborent. Quitte à court-circuiter parfois les processus habituels, admet son animatrice, l'urbaniste Ariane Widmer, mais en offrant au public toute une information et des occasions de participation. Une manière de procéder parfaitement accordée, somme toute, au pragmatisme constitutif des mentalités suisses, qui a profondément déterminé, tout au long de l'histoire, l'évolution des institutions et celle du territoire.

Une fois reconnues l'extension de l'urbain et son omniprésence, une fois admis que l'équité se mesure désormais en termes de mobilité, d'accessibilité et de libre circulation des personnes, des marchandises et des savoirs, il s'agit de déterminer quelle forme d'urbanité passe pour souhaitable. Les débats en cours ont le réel mérite d'ouvrir l'éventail des choix, de stimuler l'émergence de volontés et de montrer qu'en termes de projets, tout reste ouvert et à faire.

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