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Le scandale de la FIFA et de son ex-président Joseph Blatter a été abondamment traité par les grands médias russes. Zurich, 2 juin 2015.
© Valeriano Di Domenico/AFP PHOTO

Opinion

La Suisse dans le récit télévisé russe

OPINION. Les pays européens sont l’objet d’une désinformation massive dans les grands médias russes. A deux exceptions près: la Biélorussie et la Suisse, souligne un centre de recherche ukrainien qui scrute les médias russes. Ruslan Kavatsiuk, chercheur et conseiller du pouvoir ukrainien, explique les ressorts de cette propagande

«Dans certains cas, des médias dépendants de l’Etat sont devenus des outils de propagande, utilisés pour diffuser de fausses informations ou inciter à la haine xénophobe contre des minorités ou des groupes vulnérables. […] A cet égard, l’Assemblée réaffirme son soutien à la décision de 2015 du Conseil européen de créer la task force East StratCom pour contrer les campagnes de désinformation et le flux constant de mensonges provocants en provenance de médias et de comptes en ligne situés dans la Fédération de Russie», indique une résolution adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe le 25 avril dernier.

Cette décision a été prise à la suite de trois ans de travail pendant lesquels la task force East StratCom s’est efforcée d’attirer l’attention sur ces activités de désinformation. L’effort a principalement porté sur la Russie. Sa propagande, avant de sévir en Europe même, est, la plupart du temps, destinée en premier lieu au public russe. Une récente étude du Hybrid Warfare Analytical Group (HWAG) au sein de l’Ukraine Crisis Media Center montre que, depuis trois ans et demi, les pays européens font l’objet du traitement médiatique suivant sur les trois plus grandes chaînes de TV russes: 85% de sujets négatifs contre 15% de positifs. Il y a cependant deux pays en Europe où le tableau est complètement différent. La Biélorussie et la Suisse recueillent 60% de sujets positifs sur les TV russes contre seulement 40% de négatifs. Si ce résultat n’est pas surprenant pour la Biélorussie, qui est l’unique allié de Moscou en Europe, il étonne en revanche dans le cas de la Suisse.

Cette recherche sur le traitement journalistique des pays d’Europe par les médias russes a été conduite grâce à une somme d’observations recueillies par le HWAG avec l’aide de l'Estonian Center of Eastern Partnership pendant la période allant du 1er juillet 2014 au 31 décembre 2017. Les émissions d’actualité et les talk-shows politiques des trois plus grandes chaînes nationales russes – Pervyi Kanal, Russia 1 et NTV, toutes sous le contrôle du Kremlin – ont été dûment passées à la loupe. Chaque mention de pays européens ou de l’Union européenne comme entité a été analysée.

Six récits européens

Résultat: la Suisse fait l’objet d’une couverture médiatique très différente de celle de ses voisins. La France est le pays d’Europe occidentale faisant l’objet de comptes rendus les plus négatifs, recueillant à elle seule 17% des sujets défavorables parmi tous les pays de l’UE, devant l’Allemagne (12%) et le Royaume-Uni (10%). L’Europe est mentionnée négativement 18 fois par jour sur les chaînes examinées. Au total, ce sont 22 711 mentions négatives qui ont été recensées concernant les pays européens. 88% de ces mentions peuvent être catégorisées en six principales constructions narratives qui forgent une vision de l’Europe à l’attention du citoyen russe moyen:

1) «L’horreur au quotidien»: en Europe la vie est instable, dangereuse et injuste.

2) «L’Europe en déclin»: l’Europe est désunie et se morcelle à cause de l’érosion de ses valeurs morales.

3) Manifestations: elles ont lieu sans arrêt en Europe.

4) Terrorisme: l’Europe est sous attaque permanente.

5) Crise des réfugiés: l’Europe l’a provoquée et ne parvient pas à la gérer.

6) Sanctions économiques: les sanctions font plus de mal à l’Europe qu’à la Russie, mais les Etats-Unis ne permettent pas à l’Europe de les lever.

«L’horreur au quotidien»

Sur la Suisse, les trois TV russes principales appliquent trois de ces six thématiques. Examinons-les en détail.

«L’horreur au quotidien» est le thème principal concernant la Suisse. Il dépeint une vie de tous les jours marquée par l’insécurité, où le danger arrive par surprise de tous les côtés. Des micro-événements sont utilisés pour en témoigner – de nature telle que seuls les médias locaux devraient les traiter, et encore. Dans le cas de la Suisse, «l’horreur» est dépeinte à travers les affaires criminelles et les catastrophes naturelles: inondations, chutes de neige paralysant une région, tempêtes, glissements de terrain, canicule, etc.

La Suisse fait l’objet d’une couverture médiatique très différente de celle de ses voisins

Le second thème le plus employé est «L’Occident en déclin». Ici les Russes apprennent tout de la corruption suisse et des brèches dans les sanctions économiques avec un accent particulier sur, par exemple, des firmes suisses impliquées dans la vente de pétrole en provenance de l’Etat islamique. Le scandale de la FIFA et de son ex-président Joseph Blatter a été abondamment traité, de même que les fruits suisses de contrebande acheminés malgré les sanctions russes contre l’Union européenne.

Valeurs toxiques

Les Russes apprennent aussi que la vie en Suisse est ponctuée par de continuelles manifestations. C’est le troisième thème le plus couvert, et il apparaît tous les cinq à six sujets négatifs. Par exemple, la manifestation contre le Forum économique mondial à Davos, celle contre la venue du président ukrainien, celle contre la guerre en Ukraine et en soutien aux forces paramilitaires soutenues par les Russes du Donbass, ou encore la manifestation contre la Turquie.

Bien que toute cette désinformation cible l’audience russe interne, il est important d’avoir en tête les menaces qui en découlent. Les grandes chaînes de TV russes peignent délibérément en noir la vie moyenne des Européens. Elles décrivent les valeurs européennes libérales comme «toxiques» et persuadent ainsi les Russes qu’ils ont le droit, et même l’obligation, d’être agressifs envers l’Europe.

Traduction de l'anglais: Emmanuel Gehrig

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