La Suisse, enjeu clé pour la stabilité énergétique en Europe

Depuis les votations du 9 février 2014, la Suisse se retrouve dans une impasse. Isolée politiquement, elle s’est mise dans une position peu enviable face à l’Union européenne. La Suisse a davantage besoin de l’Europe qu’inversement, plaçant les diplomates helvétiques en situation défavorable lors des futures négociations bilatérales.

Il s’agit dès lors pour le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) de trouver une monnaie d’échange. Or, s’il est un domaine dans lequel la Suisse a quelque chose à offrir à l’UE, c’est la question de l’énergie et du marché électrique européen.

Ces dernières années, la production d’énergie renouvelable a sensiblement augmenté dans de nombreux pays de l’UE. A titre d’exemple, l’Allemagne génère près de 20% de son électricité de sources renouvelables (sans compter l’hydraulique). La situation est analogue dans les pays limitrophes, avec une proportion de 16% en Italie et 12% en Autriche, la France restant en retrait à 4%. En 2000, ces pays ne généraient que 2% de leur électricité de ces mêmes sources, avec 0,6 pour la France1.

Ces développements, quelque prometteurs qu’ils soient pour réduire les gaz à effet de serre, ne sont pas sans problème. Les énergies solaire (surtout) et éolienne (aussi) sont intermittentes. Il est également coûteux d’arrêter leur production, ce qui crée le risque de surproduction et d’effondrement du réseau. Cela a entraîné ces dernières années des situations absurdes, comme lorsque le prix de l’électricité est passé au-dessous de zéro en Allemagne parce que la demande ne suivait plus l’offre.

La situation est politiquement épineuse. Les partis au pouvoir dans de nombreux pays européens ont beaucoup misé sur la transition énergétique. C’est particulièrement le cas de l’Allemagne. Le lobby du renouvelable y est puissant. De plus, depuis la catastrophe de Fukushima, tant la CDU de Mme Merkel que la SPD de Sigmar Gabriel ont fait le pari audacieux de se passer du nucléaire. Malheureusement, cette politique les laisse électoralement vulnérables si la facture d’électricité devait monter. De même, une éventuelle instabilité du réseau électrique due à l’intermittence du renouvelable les mettrait dans un embarras profond. Les récentes tensions au sein du gouvernement de coalition, et les tentatives de Sigmar Gabriel de réduire les mesures de soutien pour les producteurs d’énergie renouvelable, soulignent la nervosité de Berlin.

Dès lors, la clé du développement de l’énergie renouvelable sera de trouver des moyens efficaces de réguler la production et de stocker l’électricité. Une solution s’impose d’emblée: utiliser les barrages hydrauliques. L’idée est simple. L’énergie hydraulique, que l’on peut générer sur demande, peut être appelée à la rescousse lorsque la production d’électricité de sources renouvelables diminue. Et même mieux: un certain nombre de barrages sont équipés de systèmes de pompage-turbinage. Il s’agit de pomper l’eau vers les réservoirs durant la nuit (lorsque les prix sont bas) et de vendre l’électricité hydraulique durant la journée (lorsque les prix sont hauts), le producteur empochant la différence entre les deux.

La Suisse, avec son vaste potentiel hydraulique et sa localisation centrale, est idéalement située pour être la «batterie» de l’Europe. Sa capacité hydraulique représente à peu près 14 GW, dont 2 GW proviennent de stations de pompage-turbinage (un chiffre qui pourrait doubler d’ici à 2020)2. Et elle en a longtemps profité, exportant de l’électricité pour 2,1 milliards de francs en 2008. Cependant, avec la surproduction d’électricité due au renouvelable, cette marge a fondu, atteignant 327 millions de francs en 20133.

Il s’agit dès lors de repenser et de revaloriser le rôle des barrages. A l’heure actuelle, la Suisse n’utilise qu’environ 31% de son potentiel hydraulique. Les barrages peuvent jouer un rôle clé dans la stabilisation du réseau électrique en étant utilisés pour réguler la consommation de l’électricité à tout moment de la journée et en stockant le surplus de production du renouvelable par le pompage-turbinage. Ce rôle a une valeur pécuniaire et politique qu’il s’agit de faire fructifier.

Dès lors, le DFAE et le Département de l’énergie (DETEC) auront tout intérêt à faire miroiter l’enjeu énergétique à leurs confrères européens. Au lieu de négocier avec un monolithe, Doris Leuthard et Didier Burkhalter pourraient se créer de précieux alliés parmi ceux qui ont un intérêt à voir le projet renouvelable évoluer sans heurts majeurs. L’appui de l’Allemagne, voire de l’Autriche ou de l’Italie, pourrait s’avérer précieux. De même, les entreprises spécialisées dans le renouvelable auront aussi un intérêt à faire part de leur support pour la Suisse à Berlin et à Bruxelles. L’enjeu de la transition énergétique européenne offre l’opportunité aux négociateurs suisses de créer des coalitions nouvelles. De premières discussions avaient eu lieu il y a trois ans. Les récentes votations rendent la reprise en main de l’initiative par les négociateurs suisses encore plus urgente.

1. Chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, AIE 2. Chiffres d’Alpiq 3. Chiffres de l’Office fédéral de l’énergie et de Reuters

Professeur assistant en sciences politiques à l’Université de Pittsburgh et chercheur visiteur à l’Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, aux Etats-Unis

La Suisse est idéalement située pour être la «batterie» de l’Europe

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