Le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant, aurait de la peine aujourd’hui à récolter des fonds pour son organisation auprès des fondations donatrices. Sa vision était trop large et difficile à faire rentrer dans un domaine traditionnel – santé, affaires sociales ou éducation. Henri Dunant voulait changer le monde. Il est devenu à la mode de critiquer la philanthropie. Le modèle du «milliardaire philanthrope» accueilli avec enthousiasme aux Etats-Unis il y a dix-quinze ans, a finalement été considéré comme «une farce» dans de nombreux livres récents. Le verdict: les riches veulent de la visibilité, leurs noms sur des bâtiments. Ils ne veulent surtout pas changer le système dont leurs privilèges dépendent. Par conséquent, les inégalités augmentent, quelle que soit leur action philanthropique.

Notre dossier: Repenser la philanthropie

Les critiques ont mis sous la loupe le secteur entier, mais la philanthropie représente beaucoup plus que des aventures de milliardaires. En Suisse, deux rapports parus en 2019 voudraient voir une philanthropie qui communique bien et arrive à mieux mesurer son impact; elle doit être plus transparente, digitale, participative et globale dans son approche. Ailleurs, l’introspection a mené l’industrie à une illumination encore plus fondamentale: la philanthropie ne peut pas ignorer le milieu social et environnemental. Afin d’améliorer la pauvreté et la famine dans le monde, nous devons être capables de cibler les défis primaires: changements climatiques, inégalité économique et inégalité hommes-femmes, corruption, protection de la démocratie. Faute de cela, nous ne traitons que les symptômes et nous donnons raison aux critiques qui estiment l’action philanthropique trop limitée.

L’investissement le plus profitable

Ces changements systémiques sont exactement le but des mouvements populaires d’aujourd’hui, souvent menés par les jeunes. Ce ne sont pas les groupes de gauche du passé, auto-marginalisants et sans objectif clair. Ils sont guidés par des personnes avec une expérience vécue du problème, ont une stratégie basée sur la théorie de l’activisme et proposent une vision inclusive. Parmi les exemples frappants: Sunrise (climat, Etats-Unis), Ni Una Menos (Argentine, femmes) ou GetUp! (Australie, LGBT). La Ligue des Altruistes, mon organisation, est en train d’entreprendre une étude avec l’Université Harvard, sur l’impact des mouvements populaires sur le progrès social. Les résultats initiaux indiquent que chaque dollar investi rapporte entre 14 et 17 dollars de valeur à la société, de loin l’investissement le plus profitable que la philanthropie peut faire. Or les mouvements populaires ne reçoivent actuellement que 0,2% de l’aide au développement disponible car ils sont trop globaux et peu compris par le système de financement traditionnel.

Le gouvernement aura un rôle essentiel à jouer à cet égard

Le message semble avoir déjà été reçu par les investisseurs les plus à l’écoute. La Fondation Rockefeller a récemment annoncé un don de plusieurs millions de dollars à Sunrise, une collaboration peu imaginable dans le passé. Globalement, les leçons ont commencé à se cristalliser:

  1. Toute fondation sérieuse doit considérer dans sa stratégie, dans son portfolio, le soutien aux mouvements populaires et les améliorations systémiques.
  2. Nous avons besoin de nouvelles structures hybrides qui offriraient un soutien complet et non seulement financier. Cela veut dire aider les mouvements à créer et propager leur culture et leur message («incubation culturelle») ainsi qu’à récolter de l’argent et arriver à une échelle globale («accélération business»).
  3. Nous devons insister sur notre propre formation. Les défis systémiques touchent plusieurs domaines et évoluent constamment. Les nouvelles technologies (intelligence artificielle, blockchain) sont très prometteuses, y compris pour notre secteur, mais elles exigent la capacité de séparer la vraie utilité pratique du matraquage marketing.

La prochaine génération des Dunant

L’opportunité pour la Suisse, le berceau de l’activisme populaire, avec une concentration immense de fondations et du capital, est énorme. Mais, pour en profiter, nous devons adapter notre approche, et vite, si nous voulons engendrer la prochaine génération des Henri Dunant. Le gouvernement aura un rôle essentiel à jouer à cet égard.


*Milos Maricic, fondateur et stratège en chef de l'Altruist League à Genève

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