Opinion

La Suisse saura-t-elle éviter le naufrage britannique?

OPINION. L’accord-cadre répond d’abord à une demande suisse, rappelle François Cherix, coprésident du Nomes, alors que la droite et la gauche nationaliste se déchaînent contre un «diktat» de Bruxelles

L’Europe comporte deux îles, qui traversent des tourments similaires. Toutes deux veulent se distinguer de l’Union, mais aussi profiter de ses réussites. Pour ce faire, le Royaume-Uni a négocié un vaste contrat qui doit lui permettre de sortir sans dommage du club des vingt-sept, tandis que la Suisse a conclu un accord pour ne pas s’en couper tout en évitant le plus longtemps possible d’y entrer. Si la grande île géographique semble promise à des jours cruels, la petite île politique paraît capable de se tirer d’affaire. Toutefois, rien n’est joué. Effectuant les mêmes erreurs que leurs cousins insulaires, les Suisses se sont enfermés dans un souverainisme qui risque bien de faire échouer leur traditionnel pragmatisme.

Depuis toujours, les parentés culturelles entre les deux îles sont frappantes. Alors qu’elles ne parlent pas la même langue et que ni leurs trajectoires ni leurs systèmes politiques ne se ressemblent, elles entretiennent des rapports au monde comparables. Voilà deux sociétés marchandes, commerçantes, l’une enrichie par la conquête des mers, l’autre par le contrôle du Gothard, qui privilégient les affaires, la finance, le libéralisme et la responsabilité individuelle. Au fil du temps, toutes deux ont développé un sentiment de supériorité face au continent. Malgré sa disparition, l’Empire inscrit encore l’idée de puissance dans les gènes britanniques. Même quand elle dysfonctionne, la démocratie directe laisse croire aux Suisses que leurs décisions sont moralement supérieures à celles de leurs voisins.

Refus philosophique

Ces fondamentaux ont structuré les rapports à la construction européenne. Ainsi, l’Angleterre n’a jamais soutenu sa dimension politique. Après avoir tenté de faire de l’AELE une machine de guerre contre le marché commun, elle est entrée contrainte par ses difficultés économiques dans la Communauté, où elle a fonctionné comme un frein à l’intégration, multipliant les opting-out. La Suisse, elle, n’a jamais accepté la philosophie du projet. Combattant les régulations européennes, elle a longtemps entretenu une ingénierie du profit basée sur des pratiques peu glorieuses, telles que le statut du saisonnier, le secret bancaire ou le braconnage fiscal. «Global au plan économique, local au plan politique», ce mantra des années 1960 semble d’ailleurs toujours valable pour un président de la Confédération qui préfère dialoguer avec Xi Jinping et Donald Trump qu’avec la Commission européenne.

La Suisse a oublié qu’après avoir rejeté l’EEE, elle a couru à Bruxelles pour réclamer l’accès au marché européen

Aujourd’hui, ce nationalisme est en train de se retourner contre ceux qui en ont abusé. Outre-Manche, le roman délirant d’un Royaume-Uni repartant seul à la conquête du monde a permis le Brexit. Puis, face au désastre, les Européens ont été rendus responsables de la rupture et de tous les malheurs britanniques depuis quarante ans. De son côté, la Suisse a oublié qu’après avoir rejeté l’EEE, elle a couru à Bruxelles pour réclamer l’accès au marché européen. Elle a aussi soigneusement rayé de sa mémoire le fait qu’elle a obtenu les accords bilatéraux en se présentant comme un futur membre du club. Elle n’a donc pas conscience que, faute d’adhésion, l’accord-cadre permet de pérenniser des bricolages qui représentaient des solutions transitoires. En clair, c’est la Suisse qui est demanderesse. D’ailleurs, rien ne l’empêche de laisser moisir les relations avec l’Union, puis de faire cavalier seul.

Renversement des faits

Or elle vit dans une narration diamétralement opposée. C’est l’Europe la fautive. C’est elle, le monstre antidémocratique qui dicte sa loi, s’impatiente et ne respecte pas les choix helvétiques. Dans ce récit, les peuples européens n’existent pas. Seul compte le peuple suisse, qui doit pouvoir jouer à sa guise sur le marché européen en ignorant les règles qui lui déplaisent. Le renversement des faits est devenu si complet qu’une part de la gauche fait désormais de l’UE un ogre néolibéral, comme si la Suisse était depuis toujours une brave petite République socialiste au service des travailleurs.

Certes, l’accord-cadre mérite des éclaircissements. A cet égard, les questions des syndicats sont légitimes. Mais les problèmes techniques et juridiques sont solubles. En revanche, le grand défi est de rétablir les vérités historiques torpillées par les populistes. Dans l’immédiat, il est fascinant de voir la petite île glisser sur la même pente que la grande, sans même s’en rendre compte. Imitant les Communes, le Conseil des Etats décrète unilatéralement que l’accord conclu doit être renégocié. Plagiant le Royaume-Uni, le pays rejette les responsabilités de ses divisions sur l’Union. Aujourd’hui, les discours que les Suisses tiennent sur l’Europe conduisent au naufrage. Sauront-ils en changer? Avant qu’il ne soit trop tard?


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