Analyse 

Quand la Suisse s’entremettait pour le Liban

La diplomatie suisse au Proche-Orient a toujours été active, comme le rappelle ici l’historien Georges Assima

Au Liban, une semaine après l’assassinat du Président chrétien Bachir Gemayel en septembre 1982, le Parlement élisait un Président de la République de compromis, son frère Amine Gemayel, à une nette majorité. Le sentiment national triomphait des fractures de la société. On compte sur lui pour résoudre la quadrature du cercle: les interventions militaires de la Syrie et d’Israël, les affrontements interconfessionnels, une hostilité croissante contre la pénétration palestinienne. Malgré quelques initiatives étouffées dans l’œuf par les renversements perpétuels d’alliances, la frustration domine chez les défenseurs de la souveraineté nationale, dont le général Michel Aoun, commandant en chef populaire d’une armée bi-confessionnelle.

L’intervention de Pierre Aubert

C’est le moment choisi par Pierre Aubert, Président de la Confédération en 1983, pour mettre ses bons offices au service de ladite Suisse du Proche-Orient. Il suit, ce faisant, la ligne de la neutralité active mise en musique par Max Petitpierre, chef du Département Politique Fédéral lors de la crise de Suez en 1956. Son intervention personnelle, in extremis, avait alors seule permis le transport par Swissair des premiers Casques bleus, créés par l’ONU quelques mois plus tôt, d’Italie vers l’Egypte. Pierre Aubert disposait, en qualité de membre du PS, de lettres de créance en bonne et due forme auprès des Etats arabes pour avoir rencontré à Berne en 1981 Farouk Kaddoumi, son alter ego en charge des relations internationales de l’OLP en contact étroite avec l’Internationale socialiste.

Dans un grand palace lausannois

Deux Conférences pour un dialogue national entre Libanais réunira dans un grand palace lausannois, les plus hauts dignitaires de tous les camps opposés en novembre 1983 et mars 1984, sans aboutir hélas aux résultats escomptés. Elles se prolongeront par un déplacement sur place, guère plus productif, du chef de notre diplomatie l’année suivante. La révélation officielle d’une obscure diplomatie du good-will en pleine Guerre du Liban n’interviendra qu’a posteriori au niveau parlementaire. Son influence se mesurera dans le long terme, surtout pour la résolution du conflit israélo-palestinien, suivant un processus qui aboutira à l’Accord de Genève de 2003, entre personnalités des deux camps, toujours d’actualité, dont le mérite est partagé par Micheline Calmy-Rey.

Le Conseil fédéral amené à s’expliquer

En fait, le Conseil fédéral sera amené à s’expliquer, de préférence par écrit, en septembre 1985, en réponse à plusieurs interventions parlementaires, sur les grands axes de sa politique au Proche-Orient, après une nouvelle rencontre entre Pierre Aubert et son homologue Farouk Kaddoumi lors d’une visite officielle en mai 1985 en Tunisie, où l’OLP, chassée par Israël du Liban, avait trouvé refuge: «… une solution du conflit au Proche-Orient doit prendre en ligne de compte deux éléments fondamentaux: d’une part, le droit d’Israël à l’existence et à la sécurité à l’intérieur de frontières reconnues internationalement, et d’autre part, le droit du peuple palestinien à déterminer lui-même son avenir» (Département fédéral des Affaires étrangères, Berne, 1985, Réponses du Conseil fédéral à plusieurs interpellations/questions de Parlementaires»).

Règlement global des conflits

S’agissant de Jérusalem, le Conseil fédéral rappelait, de plus, que selon lui la question de la souveraineté sur des territoires occupés par la force relève des dispositions d’un règlement global des conflits conformément aux principes du droit international. C’est dans cette logique que les autorités fédérales décideront en mai 2013 que les exportations israéliennes de marchandises en provenance de territoires occupés devront à l’avenir mentionner leur région de production.

Aujourd’hui, le général Aoun candidat

Dans un Liban déchiré et toujours occupé par l’armée syrienne, le général Aoun contraindra, en mars 1989 le Président Gemayel, en fin de mandat, à le nommer chef du gouvernement, qui passera outre au droit constitutionnel coutumier, malgré l’animosité personnelle entre les deux hauts responsables chrétiens. Le général Aoun résistera 18 mois aux tonnes d’obus des canons de 220 Syriens, ne cédant qu’après une trahison dans son propre camp. Destination la France mitterrandienne, d’où il reviendra en 2005 participer au combat politique. Le général Aoun est aujourd’hui le candidat à la présidence de la République le moins mal placé, celui dont le pays aurait sans doute le meilleur usage, mais pourrait bien ne pas être élu parce que c’est devenu le «Lointain Orient».

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