Révolution de palais

En Suisse aussi: les sondages pour les nuls (et pour les élites)

Une loi qui ne veut rien dire, ça permet de ne rien faire sereinement. Sans consulter le peuple. Pas besoin: on a les sondages, dit notre chroniqueur

Sondage exclusif: 100% des sondeurs sont ravis de leur écho médiatique. Plus ils se trompent, plus on parle d’eux. Jeudi dernier, par exemple, après la monumentale plantée sur Trump et le ratage total de Fillon, en Suisse, deux sondages disent tout et son contraire sur le nucléaire. Résultat: les instituts font la une des journaux. Avec de grands moments journalistiques, comme cette question mythique à la radio: «Pourquoi dites-vous le contraire de vos concurrents?» Réponse ébouriffante: parce qu’ils sont nuls.

Ce que pense le peuple «grosso modo»

C’est utile en démocratie, un sondage. Ça permet de savoir ce que pense le peuple. Avec une petite marge d’erreur, certes. Mais qu’importe. Ça permet de savoir ce que pense le peuple «grosso modo». Et c’est pratique: si l’on sait ce que pense le peuple, on prend les bonnes décisions. Ça peut même remplacer une consultation officielle.

Jeudi dernier par exemple, en commission, on s’est basé sur des sondages pour ne pas respecter une votation populaire. On parlait d’OGM. En 2005, le peuple a voté un moratoire de cinq ans. On a appelé ça un «délai transitoire» dans la loi. Une interdiction provisoire, donc. Mais le provisoire commence à durer, à Berne. On l’a prolongé. Et prolongé. Et prolongé. Et jeudi dernier, surprise, on l’a… prolongé.

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Argument central: les sondages disent que «le peuple» ne veut pas d’OGM. On l’interdit, bien que «le peuple» ne l’ait jamais demandé. Qu’importe, les sondages le disent. Peu importent les votations, les rapports scientifiques ou les débats parlementaires: on sait ce que le pense le peuple. On peut donc décider, sans réfléchir. Et sans lui. Surtout.

Plus de «délai transitoire», mais une «restriction de la mise en circulation»

Officiellement, toutefois, rien n’est interdit. Ce serait un peu gros. On a juste prolongé le moratoire. Mais pour être certain ne plus jamais en parler, on a supprimé les échéances. C’est embêtant, les dates, ça met une pression inutile. Le Conseil fédéral proposait une prolongation jusqu’en 2021: supprimé! Sans chiffres, on est tranquille, on fait ce qu’on veut. Il faut également être subtil dans le choix des mots. On ne parle donc plus de «délai transitoire», une formule contraignante. On l’a remplacée par «restriction de la mise en circulation». Ce qui ne veut strictement rien dire. Et c’est bien comme ça.

Une loi qui ne veut rien dire, ça permet de ne rien faire sereinement. Sans consulter le peuple. Pas besoin, on a les sondages. C’est certainement ça, ce qu’on appelle les élites. Pourvu que ça dure. Vivent les sondages. Et vive le peuple.

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