Longtemps pris dans la simple vision du progrès nous avons cru, nous les modernes, nous être débarrassés de l'incertitude, des dangers de l'existence, de la possibilité d'un avenir non pas meilleur mais pire. Nous pensions pouvoir faire table rase des vieux dispositifs sociaux et culturels de la vie commune comme système de protection. Et voilà que nous sortons lentement de ce rêve.

Retrouvant le statut des générations qui nous ont précédés, nous nous découvrons vulnérables. Sauf que l'esprit de cette vulnérabilité diffère: nous prévoyons plus efficacement, nous saisissons une infinité de relations, notre science nous dévoile quantité de mécanismes causaux. Tout indique que nous sommes mieux équipés pour contrer notre fragilité.

Depuis quelques décennies, cependant, nous avons acquis de nouveaux réflexes. Nous agissons individuellement. Et en consommant. C'est notre manière d'exister. On parle de capitalisme, de libéralisme. Mais il s'agit de quelque chose de bien plus profond: de l'ordre de la vision magique, du talisman.

Ainsi, alors que nous savons qu'il faudrait réformer l'ensemble de l'agriculture pour assainir notre alimentation (les pesticides sont omniprésents), nous réagissons - du moins ceux qui en ont les moyens - en mangeant bio. Ou encore, nous achetons des voitures hybrides, alors qu'à l'évidence, si l'on considère l'enjeu environnemental, c'est la politique globale des transports qu'il faudrait changer. En Suisse, nous avons construit un abri atomique par famille, dans l'illusoire espoir que la population serait sauvée en cas de guerre nucléaire, alors que la seule véritable réponse au danger nucléaire est politique et mondiale.

Aux différents risques de la vie modernes, les gens à qui il reste une marge de liberté répondent donc par un consumérisme de niche: nourriture contrôlée, voiture hypersécurisée, habitation dans un quartier sûr, etc. L'ennui est que tout cela a bien peu de pertinence. Nos villes sont envahies de particules fines dont la dangerosité ne cesse de s'affirmer et qui ne respectent pas davantage les rues chics que les autres. Les polluants diffusent partout, impossibles à éviter. Personne, par ailleurs, ne peut se mettre à l'abri des grandes révoltes sociales ou de la catastrophe environnementale majeure qui nous attendent si nous nous contentons de cette stratégie du chacun pour soi.

La Suisse a une forte tradition de réponse individuelle au risque. Et ce n'est pas un hasard si elle se trouve à la traîne des pays développés en matière de prévention en santé publique. Accidents de la circulation, surveillance alimentaire, cadre environnemental, maladies infectieuses, alcoolisme et tabagisme: partout, les approches collectives sont faibles. Et en conséquence les chiffres mauvais.

Prenons un exemple dans le mille de l'actualité: l'épidémie de rougeole. Rarement notre pays n'aura autant fait parler de lui qu'à son propos. Les médias du monde entier s'inquiètent. Les grands sites de voyages mettent en garde les touristes: voyager chez nous peut être dangereux. L'OMS a placé la Suisse au rang des pays où l'on ne se rend pas sans vérifier son immunité anti-rougeole. Les responsables de l'Eurofoot commencent à avoir des sueurs froides.

Cette agitation n'est-elle pas exagérée? Non. L'épidémie de rougeole qui touche le pays est désormais continue: 1104 cas en 2007, déjà plus de 1300 pour le premier semestre 2008; 200 hospitalisations, 8 encéphalites... Nulle part dans le monde, l'épidémie morbilleuse ne présente une telle ampleur. La population suisse est devenue un réservoir majeur d'exportation. Un jeune Américain venu en vacances chez nous a infecté huit personnes à son retour aux Etats-Unis (alors qu'aussi bien l'Amérique du Nord que celle du Sud ont quasi éliminé le virus de la rougeole).

Pour briser cette épidémie, il faudrait un taux d'immunité de la population supérieur à 95%. Notre pays en est loin. Principal foyer de bas taux d'immunisation (et donc d'infections): la Suisse allemande (78% de couverture vaccinale à Lucerne, par exemple). La Suisse romande fait mieux mais n'arrive pas à une immunité suffisante pour éviter l'importation de l'épidémie alémanique.

Pourquoi cette ampleur exceptionnelle à l'épidémie suisse? A cause d'une mentalité de survie individuelle particulièrement poussée, d'abord, mélange de mauvais calcul (les complications sont rares) et d'égoïsme cynique (mes enfants sont protégés par la vaccination des autres).

A cause d'un fédéralisme qui n'est plus à la hauteur des enjeux modernes, ensuite. Certains petits cantons vivent comme des camps retranchés, sans la capacité d'organiser une politique de santé publique capable d'éclairer les croyances populaires.

A cause d'un manque de culture médicale, enfin. Le discours médiatique, suisse allemand surtout, est prisonnier d'une vision antiscientifique qui ne s'observe plus, à un pareil niveau, dans aucun autre pays. Qu'on n'aille pas dire qu'il s'agit d'un esprit critique plus développé. Non. Les études ne sont généralement pas présentées, et les débats mettent face à face, dans la plupart des médias, les pour et les contre vaccins, comme si les deux attitudes avaient les mêmes fondements et les mêmes implications.

Bien sûr que toute procédure médicale doit être discutée sans tabou. Mais le niveau de certitude des bienfaits et de la large innocuité du vaccin de la rougeole est tel qu'il oblige à être présenté comme le socle du débat.

L'OMS vise l'élimination de la rougeole à l'horizon 2010. But d'une importance majeure pour les pays pauvres, touchés par la malnutrition, où la rougeole se montre infiniment plus meurtrière que dans les pays riches. Il n'a plus aucune chance d'être atteint. Triste privilège, la Suisse se trouve en tête des pays responsables de cet échec. L'éradication devra attendre que notre mentalité change: que nous comprenions qu'il y a, à l'avenir du monde, une dimension communautaire dont l'importance dépasse nos petits arrangements individualistes et nationaux avec le risque.

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