Il existe une propension chez nos diplomates et hommes d’affaires à considérer la Chine comme un pays en voie de développement piloté par une élite éclairée qu’il serait inopportun de critiquer. Qui sommes-nous pour faire la leçon à un si grand pays? Habités d’une forme de culpabilité occidentale envers les mandarins rouges qui soulignent, à chaque rencontre, l’histoire pluri-millénaires de leur empire et «le siècle des humiliations» provoqué par l’intrusion européenne, nos représentants de commerce – ou politiques – ont vite fait de s’accommoder d’une lecture de la Chine victime de notre arrogance et qui mérite désormais notre respect. En découle un abandon de tout esprit critique envers une dictature en phase de crispation.

Le récent voyage du président Johann Schneider-Ammann à Pékin était de ce point de vue un modèle du genre. Sensible aux perspectives du marché comme aux flatteries des communistes – chaque chef d’État invité au Palais du peuple à droit à des marques d’amitié particulières — notre ministre de l’économie n’a pu que se féliciter du rôle pionnier de la Suisse en Chine. Tout le reste, les remous politiques, les arrestations d’opposants, les tensions géopolitiques, le fait que son voyage à Pékin ait été menacé par la visite du dalaï-lama à Genève quelques jours plus tôt, il semblait l’ignorer.

Biais idéologique

Cette volonté de ne pas voir relève à la fois de l’ignorance et d’un biais idéologique. Au nom d’une certaine idée de la souveraineté, on «comprend» les spécificités culturelles d’une Chine qui serait mieux servie par un peu trop d’autocratie plutôt qu’un peu plus de liberté. Une attitude qui se veut bienveillante, mais teintée de paternalisme pour ne pas dire de racisme. Au nom du business, on s’adapte aux demandes chinoises, quitte à faire bande à part de nos voisins européens, dans la meilleure défense de nos intérêts.

Dans ce monde du gagnant-gagnant sino-suisse, le dernier rapport des services de renseignement de la Confédération apporte une note dissonante susceptible de dessiller les yeux de nos ministres. En huit pages, de façon très lucide, le SRC résume les opportunités et les risques d’une relation privilégiée avec Pékin.

Le SRC commence par rappeler deux choses: pour préserver sa légitimité, et donc son pouvoir, le parti communiste intrumentalise l’histoire et «promeut une forte idéologisation et isolation de la population vis-à-vis des influences venant de l’étranger». Alors que le parti affirme mener une politique extérieure fondée sur le principe du «développement pacifique», il n’est prêt à aucune concession sur ses intérêts-clés et n’hésite pas à entrer en confrontation.

Manque de réciprocité

Pékin, est-il expliqué, «défend d’autres normes et valeurs que l’Occident», un fossé qui va aller se renforçant. Les initiatives pour établir une nouvelle route de la Soie et créer une banque internationale d’investissement (AIIB, dont la Suisse a été parmi les premiers à ratifier les statuts) servent une «nouvelle architecture économique régionale qui va mettre les Etats environnants dans un rapport de dépendances accru vis-à-vis de la Chine». Le SRC ajoute: «à l’instar du système de tribut, l’initiative est construite de manière hiérarchique», comme du temps de l’empire et ses vassaux, avec la Chine au centre.

Et alors, dira-t-on, quel est le problème pour la Suisse? Le SRC évoque une dépendance économique qui n’est pas sans risque en cas de pression exercée par Pékin sur les Etats de l’UE; l’influence idéologique à travers des écoles (Instituts Confucius) et des médias d’Etat de plus en plus présents en Suisse et la «divergence d’opinion fondamentale» sur l’Etat de droit. Mais le point le plus pertinent relevé par le SRC est sans doute le manque de réciprocité dans les échanges. La Suisse, ouverte, est prête à beaucoup céder à une Chine qui, en retour, fait peu de concession. Osons le dire.

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