Il était une fois

La Suisse, une coproduction helvético-européenne

Les Suisses n’ont pas fait seuls la Confédération. Ils l’ont coproduite avec leurs voisins dans des relations constantes, pacifiques, polémiques ou guerrières. Au milieu de l’Europe, l’Etat suisse est une fabrication helvético-européenne. C’est la thèse défendue par André Holenstein, professeur d’histoire suisse à l’Université de Berne, dans un ouvrage paru à la fin de l’an dernier qui mériterait une traduction en français*.

Ce livre inaugure en effet une pédagogie nouvelle du passé suisse, fondée non plus sur la séparation et l’opposition aux autres mais au contraire sur les liens que les cantons n’ont cessé d’entretenir avec les puissances voisines, en priorité la France. Le parti pris est net: la Suisse existe dans et par ses rapports aux autres. Ce n’est pas une calamité de la voir aujourd’hui courir à Bruxelles quémander des accommodements, c’est au contraire la suite normale d’une longue histoire de négociation avec les puissances voisines pour des arrangements, des exceptions et des compromis. Les trois composantes de l’identité nationale, souveraineté, neutralité et fédéralisme, découlent d’élaborations communes, circonstancielles, entre les Suisses et les pays de leur entourage.

Par exemple, la défaite des Suisses contre l’armée de François Ier à Marignan, il y a cinq cents ans, qui les amène à renoncer à une stratégie de conquête du fait de leur insuffisance militaire, n’est pas l’origine de la neutralité comme on le dit souvent mais au contraire le début d’une politique d’alliances: celle qu’ils passent avec la France en 1521, et qui dure près de trois siècles, comporte un volet de sécurité – non-agression mutuelle et défense commune contre les tiers –, un volet militaire – le droit de la France de recruter des soldats dans les cantons – et un volet économique – le versement de généreuses pensions tirées sur le trésor royal, la liberté pour les Suisses de commercer en France et surtout d’acquérir du sel subventionné, si important pour l’élevage.

L’alliance française, un quasi-protectorat, est ce qui tient ensemble les treize cantons désunis et farouchement hostiles à toute union institutionnelle entre eux. Ce n’est qu’en 1815, après la défaite de Napoléon, que, sur l’injonction de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, ils acceptent une formule de pacte intercantonal, peu contraignante mais délimitant un territoire, avec des devoirs et des droits. La neutralité est reconnue «dans l’intérêt de l’Europe», parce qu’il n’aurait pas suffit qu’elle fût seulement dans l’intérêt des Suisses, alors aveugles à leur destin commun.

Holenstein décrit alternativement les liaisons des Suisses avec le monde extérieur, par les migrations, le service des soldats à l’étranger, le travail ou le commerce, et leurs tentatives de s’affirmer séparés en construisant les éléments d’une identité particulière. Cette démarche rend bien compte de l’ethos suisse, partagé entre les besoins pratiques d’un petit Etat enclavé dépendant des autres pour sa survie économique, et les besoins idéologiques d’un peuple entraîné dans la compétition de tous les peuples pour les honneurs et la richesse.

La formation de l’identité elle-même n’est pas unilatérale, elle résulte aussi de ce que les autres pensent et disent. Ainsi, au mépris qu’ont les Autrichiens pour les Suisses rebelles, incultes et mal lavés, victorieux à Sempach, répond chez les vainqueurs un surcroît de fierté, comme si la victoire était la récompense divine de leurs vertus. De bataille en bataille se propage et se légitime le mythe de David et Goliath au bout duquel les Suisses sont des élus de Dieu et l’étranger le diable. Le Bien est du côté du paysan simple et frugal, le Mal dans l’aristocratie décadente. La Réforme, avec sa critique du service mercenaire et des pensions, vient ajouter à l’image de pureté que les Confédérés se font d’eux-mêmes, puisant dans l’idylle paysanne moyenâgeuse tous les ingrédients d’un caractère national incomparable. L’helvétisme, à partir du XVIIe siècle, perfectionne la clôture psycho-politique du discours national tandis que se développent les liens économiques et culturels du pays avec l’Europe dans un moment naissant de globalisation.

L’entrelacement (Verflechtung) et la démarcation (Abgrenzung) sont les deux mouvements de l’histoire suisse, au milieu de l’Europe. Ils ne vont pas l’un sans l’autre. Privilégier le Sonderfall, l’exceptionnalité, l’incompatibilité, comme le font les nationalistes, au mépris de la réalité des liens, revient à fabriquer la bombe qui a explosé le 9 février 2014 avec la victoire de l’initiative «Contre l’immigration de masse»: le triomphe d’une idéologie de l’histoire détruit la coopération de la Suisse et de l’Europe, la base matérielle de la prospérité helvétique, et, partant, de la foi des Suisses en eux-mêmes.

Holenstein mène sa démonstration tambour battant, avec des noms, des chiffres, des tableaux, des images et un découpage thématique efficace. Il la termine par une remarque de l’historien Herbert Lüthy en 1964: l’appel à l’histoire, ou plutôt à la légende historique, est fréquent en Suisse quand il s’agit de notre présent ou de notre avenir. Au lieu de comprendre notre histoire comme un processus auquel nous participons, nous la prenons pour une collection de modèles de comportements que nous devrions répéter, comme si l’histoire était le combat éternel d’un ordre éprouvé contre les corruptions de la nouveauté.

* Mitten in Europa, Verflechtung und Abgrenzung in der Schweizer Geschichte, Editions Hier und Jetzt, 2014

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.