il était une fois

La Suisse, une histoire européenne

Avec «Concise History of Switzerland», deux historiens anglo-saxons présentent l’histoire suisse dans son contexte continental

Il était une fois

Un historien anglais spécialiste de la Suisse, Clive H. Church, s’est associé à un collègue américain versé dans le Moyen Age germanique, Randolph C. Head, pour produire une nouvelle histoire suisse destinée au public anglophone A Concise History of Switzerland (Cambridge University Press, 324 p. 2013).

Le regard étranger sur l’histoire d’un pays procure une perspective différente. Celle des deux auteurs a l’avantage de désenclaver le récit national en le resituant dans le contexte plus large du continent. La Suisse, sous leur plume, retrouve sa généalogie européenne, longtemps obscurcie par une historiographie nationale occupée à fabriquer l’exception helvétique. Leur façon de combiner les traits spécifiques du développement helvétique et l’évolution du grand ensemble régional apporte à leur narration une dimension souvent manquante.

L’ébauche d’une organisation politique suisse apparaît selon eux vers le milieu du XIVe siècle dans le cadre d’un mouvement d’idées européen centré sur une alternative: d’un côté l’administration féodale qui met en place de nouveaux moyens bureaucratiques de maintien de la paix et d’organisation du territoire, avec impôts et tribunaux; de l’autre des réseaux communaux qui policent leurs territoires en commun tout en gardant chacun le contrôle de leurs affaires intérieures. Les deux «systèmes» se collisionnent sur l’espace suisse. La grande peste de 1347 affaiblit l’alternative seigneuriale, en France et en Angleterre, mais surtout en Europe centrale où les dynastes comme les Habsbourg sont les moins bien organisés. Tandis que sur une bande de territoires qui va d’Italie en Hollande en passant par la Suisse centrale, où les réseaux sont plus serrés, le principe communal se renforce.

Les deux modes d’organisation politiques ont les mêmes buts, s’étendre, inclure sous leur juridiction le plus grand nombre possible d’habitants, imposables et mobilisables pour la guerre. Ce sont deux expansionnismes qui s’affrontent sur le domaine suisse, l’un de type dynastique et féodal, celui des Habsbourg, l’autre de type communal, celui des alliances jurées. Le moment pivot est la prise par Zurich de la Rapperswil habsbourgeoise, la tentative du duc Leopold de la reprendre, son échec et sa mort à la bataille de Sempach (1386). Deux ans plus tard, rappellent les auteurs, les ligues urbaines allemandes, affrontant des féodaux dans une bataille semblable à Döffingen, près de Stuttgart, perdent aussi décisivement que les Suisses ont gagné à Sempach.

La victoire des «Eidgenossen» aimante le voisinage: le système communal s’agrandit jusqu’à former une «Eidgenossenschaft» de cantons et de villes à même de repousser les velléités dynastiques sur le territoire qu’elle contrôle. La propagande suivra: Winkelried ou Guillaume Tell plus forts, plus courageux et plus malins que les seigneurs. On a l’impression qu’elle n’a pas épuisé tous ses effets.

Au siècle suivant, c’est encore une affaire continentale, religieuse celle-ci, qui marque la progression des Confédérés: en 1415, l’empereur Sigismond a convoqué un concile à Constance pour mettre fin au schisme chrétien qui voyait trois papes se prévaloir de la direction de l’Eglise. Il entend convoquer les trois prétendants pour les déposer. Le duc Frédéric IV de Habsbourg permettant à l’un d’eux de s’échapper, il est mis au ban de l’Empire et ses ennemis invités à se saisir de ses propriétés. Berne s’empare de la partie occidentale de l’Argovie et les autres Confédérés du reste. Dix mille couronnes à Sigismond et voilà l’Argovie sujet suisse.

Ce territoire n’étant pas simple à gouverner comme bailliage commun, les Confédérés inventent une organisation idoine, la Diète, pour décider de son administration. Les auteurs notent que cette assemblée n’est pas comme celles qui sont en train d’émerger en Europe, une réunion des états – noblesse, clergé et tiers-état –, mais une assemblée de délégués prenant leurs instructions dans les cantons. Administration de réseaux plutôt qu’esquisse d’un Etat. Cette Diète fournit aux Confédérés une occasion de rencontres et d’échanges politiques, renforçant ainsi le camp anti-habsbourgois et anti-dynastique.

Celui-ci n’est pas exempt de retournements. La succession du comte de Toggenbourg en est un. Pour acquérir ses vastes biens, Zurich accepte l’offre de l’empereur Frédéric III de former une nouvelle confédération avec Saint-Gall, Appenzell et les Habsbourg. La ville contribuera en échange à la restitution de l’Argovie à ses anciens propriétaires. Les Confédérés sont choqués. Des guerres s’ensuivent, notamment la célèbre bataille de Saint-Jacques-sur-la-Sihl (1443). Les Confédérés les gagnent, avec l’aide des princes allemands désireux de limiter le pouvoir de l’empereur, lequel, pour l’occasion, a reçu le soutien des mercenaires armagnacs envoyés par le roi de France.

Au terme de ces années de dévastation, Berne se fait la médiatrice d’une paix dont la clause principale stipule que les Confédérés auront la haute main sur le droit de chaque canton de conclure des ententes extérieures. «Un lâche réseau d’alliances était devenu une confédération contraignante entre partenaires», concluent les auteurs.

Sur l’espace suisse primitif, une forme de gouvernement l’a emporté sur une autre. Il n’éviterait par la suite ni les oligarchies, ni les aristocraties locales, ni les abus de pouvoir, les auteurs en tiennent la chronique, mais il proclamerait jusqu’à aujourd’hui son refus du principe dynastique et centraliste.

Le «système suisse» est ainsi le dernier écho d’une dispute politique européenne remportée partout ailleurs par le camp centraliste, resté dynastique jusqu’aux XVIIIe et XIXe siècles. Un «Sonferfall» assurément.

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