L’empathie est l’art de se mettre à la place de quelqu’un d’autre. L’art d’essayer de comprendre ce qu’il ressent, non ce qu’on espère qu’il ressent. Si on se met à la place du ministre des Finances allemand – pars pro toto pour la politique allemande – il n’est pas difficile de s’imaginer qu’il n’apprécie pas la fraude fiscale. En fin de compte, il doit financer un Etat social dont les prestations profitent largement à 80 millions de citoyens (et pas seulement les bénéficiaires de l’aide sociale). Son aversion pour les fraudeurs du fisc (peu importe leur nom, ce qui compte, c’est le «trou dans les caisses» qu’ils provoquent) est donc compréhensible; comme est compréhensible que son aversion englobe tout ce qui soutient, voire permet la fraude fiscale.

On y trouve les fameuses oasis fiscales, c’est-à-dire les endroits où on peut cacher l’argent soustrait aux impôts au nez et à la barbe du fisc allemand. Or parmi ces endroits figure, à côté de nombreux autres, la Suisse. Alors quand, par hasard, le ministre des Finances allemand a la possibilité d’identifier, en achetant un CD, une part non négligeable de l’argent au noir planqué en Suisse, plus ses propriétaires, il est facile de comprendre qu’il le fasse et qu’il entame les poursuites judiciaires qui l’accompagnent (paiement d’impôts supplémentaires et sanction pénale).

Dans cet ordre d’idées, le terme d’équité fiscale employé par exemple par Angela Merkel semble approprié: «On ne peut faire admettre au contribuable honnête…», a-t-elle observé pertinemment. Peut-être les estimations purement économiques sont-elles aussi pertinentes. Des rêveurs audacieux parlent de 250 millions d’euros cachés dans la disquette en question, soit juste un demi-millième des revenus fiscaux estimés pour 2010, tout de même pas des broutilles. Alors si l’Etat allemand veut puiser à cette source de revenus, où est le problème?

Il devient receleur parce que ces données ont été volées, dit la première réponse qui vient à l’esprit. Inexact, ont découvert les juristes des deux pays, parce que le recel ne s’applique qu’à des objets physiques volés, ce que ne sont absolument pas lesdites données. Dans ce cas, l’argument de l’Etat de droit tombe, et avec lui le reproche selon lequel l’Allemagne, en achetant ces données, dérogerait à ses propres normes institutionnelles. Mais il n’existe pas de loi qui interdirait l’achat de données volées dans le but de percevoir des impôts. Et la protection des données ne s’applique pas aux agissements criminels dont fait finalement partie la fraude fiscale.

On coupe les cheveux en quatre, clament les esprits critiques. Il ne s’agit pas de finasseries juridiques mais de la nature moralement condamnable de la chose. Un Etat qui se met au même niveau que les criminels abandonne les principes qu’il a lui-même posés et devient ainsi un Etat de non-droit.

L’argument paraît sympathique; on aimerait bien l’adopter. Mais avec le mot morale, surtout quand il s’agit de morale d’Etat, on entre sur un terrain dangereusement miné. Pas besoin de se souvenir de la règle du témoin vital qui permet de proposer un deal à de grands, voire de très grands criminels pour permettre de poursuivre pénalement d’autres crimes. De ce point de vue-là, il ne faut pas, non plus, examiner de trop près le trouble champ d’activité des agents provocateurs qui, plus souvent qu’à leur tour, appartiennent au milieu criminel et que l’Etat paie pour conduire d’autres criminels à des actes pénalement répréhensibles. Sans parler de la politique extérieure qui nous voit serrer la main du plus abominable des dictateurs pour des objectifs marqués du sceau de la priorité. Il convient donc de rappeler la souplesse des valeurs morales, en tout cas de ne pas y faire appel au moment de décider, tant le soupçon est difficile à lever que la morale est appliquée de façon très sélective.

Que reste-t-il, alors, pour gérer ce conflit, quand le droit et la morale restent aussi muets? On peut, naturellement, emprunter la voie de la polémique brutale, une façon de faire qui, manifestement, agit comme une soupape et promet à ceux qui l’utilisent un max de plaisir à court terme, malheureusement aussi une augmentation de tirage des journaux ou du nombre d’électeurs. Mais qu’arrivera-t-il, ensuite? Des tracasseries à la frontière contre l’«adversaire»? Des actes de vengeance sur les frontaliers et les immigrants? La guerre? Ou plutôt: on inspire, on expire, on se remet en mémoire les intérêts qu’on a encore heureusement à maintenir un voisinage harmonieux et on s’attelle à la difficile opération de limiter les dégâts.

Cela implique pour la Suisse de se séparer enfin, et radicalement, d’un modèle d’affaires qui pêche en eaux troubles, et de se souvenir des valeurs et des facultés dont ce pays dispose en abondance.

Cela signifie pour l’Allemagne de ne pas se retrancher derrière des expertises juridiques et aussi de ne pas embellir ses propres intérêts fiscaux d’un sentiment de justice proche du petit peuple. Ce n’est pas l’ordre juridique, ni la morale, mais plutôt l’intelligence politique qui aurait dû imposer, dans ce cas, de résister des deux côtés de la frontière à l’amalgame des intérêts rendant populaire la chasse aux fraudeurs de l’impôt, d’oublier complètement les prochaines élections de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et, par ailleurs, d’accélérer vite et bien les négociations en cours sur un accord financier bilatéral.

Que reste-t-il, alors, pour gérer ce conflit, quand le droit et la morale restent aussi muets?

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