Au milieu de l’interview, son portable bourdonne: c’est un SMS de sa fille, en singinois, le dialecte de Fribourg. Claudine Brohy est surtout connue du public romand comme la chercheuse qui sait tout sur le plurilinguisme. On connaît moins la linguiste fribourgeoise en prof d’allemand, et de suisse-allemand. C’est pourtant une de ses activités, au Centre de langues de l’Université de Fribourg.

Claudine Brohy a une moitié de famille alémanique, des parents francophones qui l’on mise à l’école en allemand, un mari romand et deux filles avec qui elle a choisi, dès le départ, de parler singinois. L’interlocutrice rêvée pour aider les Romands à s’y retrouver dans un débat où ils entendent tout et son contraire: le suisse-allemand existe-t-il? Peut-on l’apprendre? Le fin mot de l’histoire.

Le Temps: D’un côté, les Alémaniques reprochent aux Romands de ne pas faire l’effort d’apprendre le suisse-allemand, et de l’autre, ils leur expliquent qu’il n’existe pas. C’est déroutant!

Claudine Brohy: Certains discours le sont en effet, et il arrive qu’on entende la même personne dire tantôt une chose, tantôt son contraire. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela: la langue est un sujet hautement subjectif et émotionnel et les émotions, c’est contradictoire.

Le suisse-allemand existe-t-il, oui ou non?

– Bien sûr que le suisse-allemand existe. Tout comme le français ou l’anglais, c’est-à-dire comme un ensemble générique, qui se déploie ensuite en variétés régionales. Parler français avec l’accent de Paris, de Bruxelles, de Dakar, ce n’est pas pareil. Et plus on y regarde de près, plus on perçoit des différences. Mais ces différences n’empêchent pas les gens de se comprendre.

– Les différences entre dialectes alémaniques ne sont-elles pas particulièrement importantes?

– On a tendance à les exagérer. Elles existent, bien sûr. Elles portent sur les accents, les intonations, un certain vocabulaire, et très peu sur la grammaire, comme en français. Et pas plus qu’en français, elles ne constituent une barrière à la compréhension. Tenez, hier j’étais à Zurich pour une réunion. Il y avait là un Bernois, un Thurgovien, une Sud-Africaine parlant un dialecte sans accent identifiable, et moi, qui parle le singinois. Nous avons discuté durant une heure et demie, chacun dans son dialecte, sans aucun problème. Ce qui prouve, soit dit en passant, que l’on peut parler de tout en suisse-allemand, y compris de philosophie ou de physique quantique.

– On nous cite pourtant des exemples spectaculaires de différences entre un dialecte et l’autre…

– Des exemples extrêmes, il y en a toujours. Il y a aussi des dialectes plus périphériques que d’autres, comme le haut-valaisan, réputé incompréhensible, ou le singinois. Il est vrai que je dis «woschu?» pour «veux-tu?» – «willst du?» en allemand-là où la plupart des Alémaniques diront «wöttich?». Mais en général, les locuteurs s’adaptent. Pour «fünf», je dis «füüf» en singinois, ce qui ne m’empêche pas de comprendre ceux qui disent «föif». Ou encore qui placent le verbe à un autre endroit que moi. Ajoutez à cela que les Suisses alémaniques n’épousent pas que des personnes de leur village: beaucoup sont bi- ou tridialectaux. Et dans une même classe d’école, vous entendrez dix à douze dialectes différents, sans problème d’intercompréhension.

Dans «Le Temps» (25.03.10), Andreas Auer a écrit que la variété des suisses-allemands est «peut-être unique au monde». L’est-elle?

– Quand je pense à la diversité extraordinaire qui existe en Afrique, ou en Italie, je ne crois pas que la Suisse alémanique soit un cas à part. Ce qui en fait un cas particulier, c’est la place qu’a prise le dialecte dans la sphère publique. Et aussi le fait que, contrairement à ce qui se passe en général dans les situations de diglossie, on ne peut pas parler d’une variété linguistique «haute» et «basse»: le dialecte n’est pas du tout vécu chez nous comme une variété «basse».

– Depuis trente ans, l’Université de Fribourg dispense des cours de suisse-allemand à ses étudiants. Quel suisse-allemand enseignez-vous? Est-ce le «magma informe» redouté par Andreas Auer?

– Pas du tout. L’idée de base de la méthode développée par mes collègues du Centre est de présenter d’abord les grandes lignes, puis la manière dont elles se déclinent dans différents dialectes. L’étudiant aiguise sa sensibilité aux variantes, comprend comment ça marche, développe des techniques d’apprentissage. L’autre grand principe de cette approche est qu’elle vise avant tout à développer des stratégies d’intercompréhension entre allemand et dialecte. On est loin des premiers cours de suisse-allemand dans les années 1960, où l’élève apprenait des tableaux de déclinaison. La notion d’intercompréhension et de plurilinguisme réceptif s’est beaucoup développée ces dernières années en Europe, nous sommes dans cette ligne.

– On peut tout de même apprendre à parler le suisse-allemand?

– Bien sûr, même si ce n’est pas le propos central de la plupart des méthodes. Certaines personnes arrivent à parler après quelques mois seulement.

– Qui sont les étudiants qui fréquentent le cours de suisse-allemand du Centre de langues de l’Université de Fribourg?

– Il y a de tout, des futurs économistes, avocats, enseignants. Le seul prérequis est d’avoir des compétences minimales en allemand. Certains se préparent à aller étudier en Suisse alémanique, d’autres sont là par curiosité, ou pour renouer avec un héritage familial.

– Il y a aussi ceux qui apprennent l’allemand avec vous et à qui vous dispensez une «sensibilisation» au suisse-allemand. En quoi consiste-t-elle?

– J’ai créé ce module parce que, dans mon cours d’allemand langue étrangère, beaucoup de questions ont toujours surgi sur le suisse-allemand. J’essaie de faire quelque chose de ludique. Je me base en général sur des chansons pour observer les transformations phonétiques: Stefan Eicher, Manni Matter, Carmina Burana…

– Carmina Burana?

– Oui, c’est chanté en latin mais aussi en Mittelhochdeutsch, qui est l’allemand du Moyen Age, très semblable au suisse-allemand. Ça me permet de faire comprendre que le dialecte n’est pas une déformation tardive de l’allemand mais de l’«allemand» issu d’un stade antérieur.

– Toute cette diversité est formidable mais les Romands ont un problème: ils trouvent qu’apprendre une langue germanique est déjà très compliqué et ils aimeraient qu’une seule suffise pour communiquer avec leurs compatriotes. Comment faire?

– Il y a un conflit d’intérêts, c’est vrai, et pas de solution miracle. Mais il faut admettre que la diversité, le plurilinguisme, c’est notre bain naturel d’êtres humains. Ce qu’on peut et doit faire, dans ces conditions, c’est améliorer l’économie des apprentissages. Et d’abord, empoigner le problème de l’allemand en instaurant par exemple un enseignement bilingue précoce: un écolier déjà à l’aise dans cette langue considérera le suisse-allemand avec moins d’appréhension et aura plus de temps pour s’y initier.

– Vous voulez enseigner le suisse-allemand à l’école publique?

– Pourquoi pas? Mais je pense qu’il faut aussi sensibiliser les élèves à la réalité alémanique de la langue allemande, pour qu’ils cessent de tomber des nues le jour où ils débarquent à Zurich. C’est un objectif que l’école romande s’était fixé en 1992, mais qu’elle peine à réaliser: l’enseignement reste très germano-allemand. Cette sensibilisation peut commencer dans le cadre de ce qu’on appelle l’éveil aux langues, à l’école enfantine. Mon expérience me prouve qu’elle peut être très ludique. De manière générale, nous devons plus que jamais faire le pari du plurilinguisme en misant davantage sur l’intercompréhension. J’ai aussi envie de dire que l’école ne peut pas tout et que les gens doivent apprendre à mieux exploiter leurs ressources linguistiques familiales. J’ai un nombre inouï d’amies alémaniques qui n’ont pas transmis leur langue à leurs enfants et qui s’en mordent les doigts!

– Quand les Alémaniques disent aux Romands qu’ils pourraient bien faire l’effort d’apprendre le dialecte, on a parfois l’impression qu’en fait, ils veulent une preuve d’amour. N’y a-t-il pas, derrière ce débat, un non-dit affectif très fort?

– C’est vrai! Il faut quand même rappeler que les Romands ont proféré des atrocités sur le suisse-allemand. Dire qu’il gâche tout lorsqu’il sort de la bouche d’une jolie fille, c’est violent! Il y a, derrière l’ardeur des Alémaniques à défendre le dialecte, un désir de reconnaissance et de réparation. Et aussi, chez certains, une insécurité linguistique vis-à-vis du hoch­deutsch que les Romands interprètent à tort comme une volonté d’isolement.

– Cette insécurité n’est pas toujours admise: trop douloureuse pour l’être? Et les Romands mettent le doigt là où ça fait mal?

– En tout cas, je l’observe même à l’université. Lorsqu’on voit, dans un séminaire de psychologie de haut niveau, les trois Allemands présents monopoliser la parole, on se rend bien compte que les autres font un peu un complexe.

– Mais alors pourquoi personne ne revendique-t-il l’accession du suisse-allemand au statut de langue officielle?

– Parce que les Suisses alémaniques ne sont pas fous! Ils voient bien tout ce qu’ils auraient à perdre en se séparant des 80 millions de locuteurs allemands. Et aussi parce que c’est l’absence de forme écrite et codifiée qui garantit la diversité des dialectes. Le passage à l’écrit impliquerait nécessairement une standardisation.

– On n’est pas sortis de l’auberge du débat sur les langues, alors?

– Le plus inquiétant serait qu’il n’y ait pas de débat. Finalement, le Röstigraben est fédérateur, ça nous donne un sujet de discussion commun! Plus sérieusement, je pense que tout le monde a des progrès à faire: les Romands devraient apprendre à ouvrir leurs oreilles dans un esprit plus positif. Et les Alémaniques, faire preuve d’une meilleure compétence sociale: il y a des circonstances où il n’y a pas à imposer le dialecte et ils ne font pas toujours preuve de la sensibilité nécessaire pour les reconnaître.

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