Aujourd'hui, le passé se conjugue à nouveau au présent. La raison la plus actuelle de l'intérêt renouvelé pour l'histoire est à rattacher à la discussion récente sur les fonds en déshérence, sur le commerce de l'or entre l'Allemagne nazie et la Banque Nationale, sur les réfugiés accueillis et refoulés, sur l'attitude générale de la Suisse peu avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. La pression extérieure a fait que les politiciennes et les politiciens, le Parlement, le Conseil fédéral, les médias, mais aussi – et ceci est peut-être le plus important – de plus en plus de citoyennes et de citoyens souhaitent avoir des réponses fondées sur notre passé récent.

Un large public est prêt à soutenir les recherches historiques à entreprendre dans ce domaine. Mais attention: il faudra résister aussi bien à ceux qui en attendent une absolution qu'à ceux qui ne s'intéressent qu'au réquisitoire. Ce que nous attendons, ce ne sont pas des certitudes qui nous serviraient d'oreiller de paresse, mais des travaux solides, fondés scientifiquement, qui puissent nourrir un débat critique large.

Ne pas craindre la vulgarisation

Il s'agit donc, dans les recherches historiques en cours, de ne pas céder à une quelconque pression. Je sais que cet appel est déjà reçu, mais il convient toujours de le rappeler comme un fondement éthique inaliénable. Mais, si ma position de conseillère fédérale ne me donne aucun droit sur le contenu de vos travaux, peut-être m'offre-t-elle l'occasion d'une suggestion: je suis persuadée que vos recherches méritent d'être communiquées au plus grand nombre et je vous y invite. La vulgarisation – puisqu'il faut l'appeler par son nom – n'est pas forcément ce que favorisent les chercheurs, et c'est dommage: on s'arrête peut-être trop à la sonorité du mot et l'on s'en voudrait de frayer avec le vulgaire.

Ne perdons pourtant pas de vue que nombreux sont celles et ceux qui, sans être des spécialistes, veulent comprendre comment ils se situent dans ce point du temps et du monde. Cette soif de comprendre sa situation est d'ailleurs à mettre en perspective avec les questions fondamentales de notre époque: défense nationale, intégration européenne, politique de migration, évolution macroéconomique sont des thèmes récurrents dans le débat public d'aujourd'hui. Ils dépassent la simple actualité, ils nous renvoient à des débats plus anciens, mais dont la pertinence reste grande: pensons à la création de l'Etat social, au rôle des femmes dans la société et dans la politique, aux menaces qui ont pesé sur la démocratie tout au long de ces deux cents dernières années. Chaque fois que nous nous confrontons à ces thèmes, c'est de la place de la Suisse dans le monde d'aujourd'hui ainsi que de la place des citoyennes et citoyens au sein de la société qu'il est question.

Dans les années 30, nous avons voulu nous forger une identité qui puisse justifier les positions de la Suisse face aux pressions extérieures. Les mythes de l'histoire suisse s'en sont trouvés renforcés, et appartenaient à la défense spirituelle et intellectuelle du pays.

La remise en question des mythes a nécessité de nombreuses années et a été favorisée par différents facteurs: les méthodes de la recherche historique, à l'instar de l'ensemble des sciences humaines, ont fortement évolué; des découvertes nouvelles ont été rendues publiques; des jubilés ont été contestés, comme la commémoration de la mobilisation de 1939; enfin, la pression extérieure a joué un rôle, comme aujourd'hui. Et, quand je parle de la pression extérieure, laissez-moi préciser que je ne pense pas seulement aux fonds en déshérence ou aux questions sur le rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Les grandes questions que nous nous posons sont avant tout le fruit des changements profonds que nous avons connus dans la dernière décennie. Si aujourd'hui les questions concernant la Seconde Guerre mondiale resurgissent, c'est aussi parce que les équilibres internationaux qui étaient issus de cette guerre ont été profondément modifiés tout récemment seulement. Ce serait donc faire preuve d'un sens politique bien étroit de ne voir la pression extérieure que sous la forme des questions posées par des individus ou des associations cherchant la vérité sur quelques événements dramatiques.

Ce monde change et nos besoins en explications historiques changent avec. Les changements dans la société, dans les rapports de forces, dans la culture appellent des explications critiques, non pour nous transformer en juges et tenir un registre des erreurs et des bonnes actions, mais pour nous orienter et comprendre où nous allons.

Les dangers qui guettent le travail de l'historien

Dans cette perspective, deux grands dangers planent sur le travail des historiens. Le premier, c'est la volonté d'instrumentaliser grossièrement l'histoire. C'est pourquoi je me réjouis que l'esprit critique des historiennes et des historiens soit toujours plus aigu. L'indépendance d'esprit est devenue une condition sine qua non de la reconnaissance par le plus grand nombre de la qualité des travaux présentés. Cela ne signifie certes pas que notre époque ait inventé l'objectivité absolue au sein des sciences humaines, mais bien plutôt que nous désirons souligner la frontière entre le fait rapporté et l'analyse qui en découle, qui elle a forcément une part inaliénable de subjectivité, la subjectivité de l'historienne et de l'historien, mais aussi celle du point temporel d'où l'on s'exprime.

Mais un autre danger découle aussi de la frontière jamais précise qui sépare l'objectivité de la subjectivité: croire que les travaux d'un historien ou d'une équipe de chercheurs nous offriront une histoire définitive d'une période ou d'un événement donné. Cette volonté d'avoir le dernier mot n'est fondée sur aucune réalité. Il y a là plutôt l'intention de vouloir écrire une fois pour toutes certaines pages de notre histoire, pour les tourner le plus rapidement possible et passer à autre chose, comme si débarrassés d'une corvée ennuyeuse nous pouvions enfin vaquer à des occupations dignes.

Cette idée qu'il nous faut nous pencher sur notre histoire pour pouvoir tourner la page au plus vite avec bonne conscience, ou pour avoir enfin mis un point final à tant de polémiques, est probablement celle qui peut exercer la plus grande attirance dans l'opinion publique. Ici encore, la communication avec le public représente une étape indispensable.

Les réflexions du politique sur le métier d'historien

Le Conseil fédéral a intensément réfléchi, ces derniers mois, à ce que peut être la mission de l'historien, à ce que doivent être les conditions de son travail qui lui assurent la meilleure des légitimités possibles. Cette réflexion a eu lieu lors de la mise en place de la Commission présidée par le Professeur Bergier. Préciser la mission, préciser les attentes mais aussi prendre conscience et faire prendre conscience des limites de ce que peut apporter la recherche historique furent des tâches essentielles, afin que le débat politique sur l'histoire et les travaux à entreprendre puisse se faire dans les meilleures conditions possible.

Il fallait aussi rappeler combien l'indépendance de la commission Bergier doit être préservée, que ce soit vis-à-vis des médias, pour éviter que des morceaux épars ne soient confondus avec l'ensemble, que ce soit vis-à-vis du Conseil fédéral ou de toute autre instance politique, ou que ce soit vis-à-vis d'organisations telles que le Congrès juif mondial, qui pourtant, par la voix d'Israël Singer, a donné l'impression de vouloir interférer dans l'indépendance de la commission.

Certes, la préservation de cette indépendance signifie un isolement momentané, et cela peut être frustrant. Une commission est nommée, et personne ne sait rien de ses travaux. Cela peut éveiller les soupçons: cette fermeture vis-à-vis de l'extérieur cacherait-elle des tractations secrètes sur ce qui peut être dit et ce qui ne doit pas être révélé? Le débat sur les travaux de la commission Bergier aura lieu, mais il aura lieu quand nous pourrons, tous, juger de l'ensemble des résultats. Le temps et une certaine sérénité sont nécessaires pour mener à bien les recherches. Dans l'intervalle, la discussion doit rester vive et s'appuyer sur ce que nous savons déjà.

Quelle responsabilité?

Le débat politique d'aujourd'hui se concentre sur la question de la responsabilité. Qu'allons-nous faire des résultats des recherches en cours? Que pouvons-nous entreprendre une fois que nous voyons plus clair? Il faut ici clairement distinguer deux formes de responsabilité: l'une est la responsabilité causale, si l'on veut: nous constatons que quelque chose a été fait qu'il convient de réparer. Des voix se sont élevées pour que nous considérions ainsi notre rapport à l'histoire. Mais ce n'est pas si simple: les personnes qui ont directement souffert ont pour la plupart disparu, de même que celles qui ont pris des décisions que l'on estime aujourd'hui fausses, ayant eu des conséquences graves. Dès lors, il serait illusoire de croire que nous pouvons ainsi compenser les actes du passé. Il y a dans cette vision l'idée d'une comptabilité du bien et du mal, qui peut être certes légitime pour les cas individuels, mais qui ne peut apporter une réponse globale satisfaisante.

L'autre forme de la responsabilité me semble être la responsabilité morale et politique que nous devons tirer de l'histoire. Cette dernière n'est pas sans conséquences matérielles directes, mais doit aussi être plus large que cela. Elle nous indique une voie à suivre, une attitude morale face au monde, elle nous enjoint de tirer des leçons du passé. C'est le sens que le Conseil fédéral a voulu donner à la Fondation «Suisse solidaire». Il ne s'agit pas de «simplement» réparer les erreurs du passé, mais bien plutôt de trouver une attitude plus juste face aux problèmes moraux auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, comme l'étaient nos prédécesseurs. Non pas dans une volonté de reproche permanent vis-à-vis de leur action, mais dans l'idée que leurs faiblesses ne doivent pas rester sans enseignement pour nous.

De l'histoire nous passons à la morale, et celle-ci doit nous orienter vers des choix politiques clairs pour créer plus de justice, plus de solidarité, plus de responsabilité. Ce n'est certes pas un passage facile ni sans risque. La morale n'est certainement pas une science exacte, elle n'est pas non plus neutre et synonyme du bien absolu; la politique, encore moins. L'une et l'autre se révèlent dans des actes et, plus encore, dans des choix.

*Allocution prononcée à Berne

le 13 mars dernier. Le texte a été édité et retitré par la rédaction.

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