Revue de presse

Les Suisses vent debout contre les excès de l’UDC

L’ensemble des médias salue le réveil des consciences dans la société civile contre «l’initiative de mise en œuvre» de l’UDC. Son net rejet indique que ce pays n’est pas prêt à se plier à des diktats jusqu’au-boutistes

L’expression du jour, c’est: «société civile». La presse est unanime, ce lundi, à relever l’échec sec et sonnant de l’UDC que recueille son initiative sur les criminels étrangers. Elle salue donc le sursaut des citoyens, ce «sévère retour de bâton au berger nationaliste qui veut trier les moutons», selon la métaphore filée du Quotidien jurassien: «Le peuple et les cantons helvétiques ont renvoyé […] l’UDC à ses démons et intrigues», écrit-il. C’est «une claire invitation à se calmer […], car la Suisse n’aime pas l’excès. La raison l’a emporté sur l’émotion. La crise des migrants et de l’asile aidait l’UDC à effrayer le peuple en agitant le spectre de l’étranger dangereux. Mais le fantôme s’est pris les pieds dans son drap! Les Suisses ont vu l’entourloupe.»

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«Les étrangers peuvent respirer»

Ouf, dit également la Neue Zürcher Zeitung: «L’Etat de droit et la séparation des pouvoirs demeurent intacts, et les juges ne seront pas réduits à des agents de l’humeur politique du moment. Par-dessus tout, les étrangers peuvent respirer. Ils ne seront pas relégués dans le ghetto d’un système de justice à deux vitesses.» Mais «parce qu’elle peut transformer une votation en démonstration de force, l’UDC gagne, même si elle perd. Car avec cette initiative, elle a imposé son ordre du jour. […] Afin d’atteindre ses objectifs, elle était prête à sacrifier des règles aussi bien ancrées que l’indépendance du pouvoir judiciaire. L’ensemble des valeurs communes qu’elle prend à la légère suscite un crescendo d’initiatives, avec des exigences toujours plus larges. Cette fois-ci, tout est bien allé. Mais une vraie réponse à ce défi lancé à la démocratie directe n’a pas encore été trouvée.»

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«La négation de l’Etat de droit» et de ses principes fondamentaux, la proportionnalité et la séparation des pouvoirs, qu’aurait instaurée le texte de l’UDC en se substituant au parlement et aux juges, ont révolté la population, note 24 heures: «Cette fois, les stratèges de l’UDC n’ont pas senti d’où le vent pouvait souffler.» Leur «jusqu’au-boutisme […] a fini par desservir le premier parti de Suisse. Cinq ans après son triomphe sur le même thème, il a cru pouvoir dresser «le peuple» contre «les élites», élus, juges, représentants des institutions, qui ne seraient à l’écoute que d’eux-mêmes. […] On ne joue pas avec l’équilibre du pays, ont dit ce dimanche une forte majorité des votants. Sa mobilisation tardive, stupéfiante dans son ampleur, sonne-t-elle un réveil des consciences?»

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Une «grande supercherie» de l’UDC

Car «on ne joue pas avec la démocratie», renchérit la Tribune de Genève. Dans les urnes a été glissé «un non sans ambiguïté, un non cinglant. Il n’y a pas de Röstigraben, pas de fossé ville-campagne, juste un peuple suisse, largement uni. […] On ne s’attaque pas impunément aux institutions du pays. La contradiction était devenue par trop flagrante. D’un côté, l’UDC s’affirme comme l’incarnation des valeurs helvétiques, de l’autre elle propose de dynamiter leur cœur institutionnel. L’Etat de droit est sauf» et «seul un débat de fond et l’engagement de toutes les parties pour débusquer omissions et mensonges permet la libre formation de l’opinion. Un excellent signe, porteur d’espoir pour la suite.»

La «grande supercherie de l’UDC n’a pas passé la rampe», se félicitent de leur côté L’Express et L’Impartial. Selon L’Agefi, surtout, «cette initiative […] avait une dimension évidente de politique étrangère […]. D’où la mobilisation remarquée des milieux économiques et de la société dite «civile». Le résultat atteint un niveau de rejet inespéré. Une acceptation n’aurait pas changé grand-chose à des relations déjà compliquées à l’extrême avec Bruxelles, et l’application eût sans doute cherché à réduire l’automaticité des expulsions. Mais ce refus évite surtout un nouveau psychodrame national de ceux dont la répétition depuis les années 1990 laisse songeur sur le bon sens, le pragmatisme et la cohésion des Suisses.»

«Mensonge et tripatouillages»

C’est aussi «une claque pour l’extrême droite qui paie sans doute le fait d’avoir quelque peu abusé du mensonge et des tripatouillages des faits qui semblent être devenus sa marque de fabrique», aux yeux du Courrier de Genève. […] La participation – près de 63% – est importante; il faut remonter à 1992 et à la campagne sur l’Espace économique européen (EEE) pour retrouver un tel afflux aux urnes. Ne boudons pas alors notre plaisir de voir un coup d’arrêt être mis à la démagogie populiste. Oui, celle-ci n’est pas une fatalité. […] Les seules batailles perdues d’avance sont celles qu’on ne mène pas.»

«L’UDC n’est pas le seul porte-parole du peuple», remarque également La Liberté, pour laquelle «la preuve a été apportée» que «le souverain a exprimé sa confiance dans son parlement, qui a durci le Code pénal et sait légiférer sans qu’on lui dicte son texte à la virgule près. Confiance aussi dans l’Etat de droit et les juges, qui sanctionneront les criminels en tenant compte de leur situation individuelle. Ce souci d’équilibre des pouvoirs se double d’un attachement aux relations bilatérales avec l’Union européenne, qu’un oui aurait encore compliquées.»

«Ça suffit, n’en jetez plus!»

Si l’UDC a «encore une fois dicté l’agenda politique pendant des semaines et a réussi le tour de passe-passe de faire revoter le peuple sur un sujet déjà accepté en votation et déjà traduit par le parlement dans une loi d’application», souligne Le Nouvelliste, le peuple lui a tout de même répondu: «Ça suffit, n’en jetez plus!» Et «si le refus du texte ne constitue pas une sensation en soi, son ampleur très confortable a de quoi surprendre».

Mais «vaincue, l’UDC n’a pas pour autant perdu son aplomb. Dans la ligne de mire de la formation national-conservatrice, la clause de rigueur accordant une marge d’appréciation aux juges. «Il faudra vérifier de près que les 3900 renvois annuels promis par les opposants deviennent réalité», annonce le vice-président du parti Oskar Freysinger.» Comme le dit La Regione au Tessin, le parti «a perdu le deuxième round, mais il a encore des cartouches à tirer».

«Il est désormais temps que les juges et les cantons agissent, selon Le Matin. Le peuple a accepté de faire confiance aux autorités, note-t-il, rappelant que, dimanche, «plus de 40% des votants ont estimé que leur voix n’avait pas été entendue», même si «les Suisses ont dit NON à un texte qui proposait une solution coup-de-poing à une problématique forcément nuancée», en le percevant peut-être «comme un pas vers le totalitarisme». Mais surtout, pour le quotidien orange, la «figure emblématique de l’Union démocratique du centre, le mouton a changé de camp. Désormais, les parodies affluent sur Internet, grâce notamment au hashtag #happysheeps.» Et il y a même un certain Edward Snowden qui s’en mêle:

«Un camouflet»

La presse alémanique voit aussi dans ce «un camouflet pour les populistes» et une «victoire de la raison et de l’empathie». «Une nette majorité des citoyens a résisté à la tentation de se défouler sur les étrangers criminels et leur famille», écrit le Bund: c’est «une expérience salutaire pour l’UDC, qui saura mieux à l’avenir mesurer son pouvoir réel. Parce que pour un parti populaire, il n’est pas très prestigieux qu’une partie aussi considérable de la population s’oppose à elle».

Pour le politologue Michael Hermann qui s’exprime dans le Blick, la «provocation» a été contre-productive, sa défaite devrait servir à l’UDC, pour qu’elle devienne plus respectueuse de ses partenaires politiques et du compromis helvétique – son nouveau président, Albert Rösti, devrait y œuvrer – car ce qui est sorti des urnes, c’est un «oui» à «une Suisse accueillante», à «une Suisse de la raison et du cœur».

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