Cinquante ans! Oui, cela fera un demi-siècle seulement le week-end prochain que le suffrage féminin a été introduit en Suisse au niveau fédéral, le 7 février 1971, alors qu’au niveau des cantons, le processus s’est échelonné sur plus de trois décennies. Soit depuis le 1er février 1959 pour le canton de Vaud, alors que le même jour, un objet similaire était rejeté au plan fédéral par deux tiers des votants. Et seulement depuis le 27 novembre 1990 pour Appenzell Rhodes-Intérieures, qui plus est par décret du Tribunal fédéral, en vertu du principe de l’égalité hommes-femmes inscrit dans la Constitution le 14 juin 1991, donc sans scrutin populaire.


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Au printemps 1970, la situation était d’ailleurs à peine meilleure dans les Rhodes-Extérieures, puisque au cours de la Landsgemeinde de Trogen, les citoyens refusent de donner le droit aux communes du demi-canton d’introduire le suffrage féminin. Mais «à une majorité exceptionnellement faible»: elle nécessite «quatre votes à main levée»…

Quoi qu’il en soit, à la fin du mois de janvier, le Conseil fédéral livre son message aux Chambres: il propose de mettre fin à cette «anomalie» politique, au niveau national en tout cas. Et, passant par-dessus les préjugés des cantons catholiques, «il n’aurait rien tenté s’il n’avait la quasi-certitude» de parvenir à ses fins, selon l’éditorialiste de la Gazette de Lausanne, Daniel E. Margot, qui écrit:

Il ne suffit désormais plus que la femme puisse exercer une influence sur la politique par l’entremise de son mari, de son frère, de son fils ou de quelque autre mâle

Car il n’est pas «certain qu’elle soit suffisamment consultée par son mari» et que chacune ait «sous la main un homme possédant le droit de vote. […] La politique suisse connaît peut-être des coulisses mais elle ignore souverainement les alcôves. Que la femme demeure donc au foyer? Près du quart des femmes mariées n’ont pas d’enfants et les femmes célibataires, divorcées ou veuves, sont au nombre d’environ huit cent mille»! Le nouveau «modèle», disent certaines, c’est «ni mannequin, ni pot-au-feu».

«Bourrage de crâne»

Margot le rappelle aussi au même moment: selon l’évolution des mentalités, «chaque canton y est allé un peu selon son tempérament. Il y a des cantons où l’on s’y est pris au lendemain de la Première Guerre mondiale, mais où l’on a accusé trois ou quatre refus successifs avant de réussir il y a une dizaine d’années. Il y a des cantons où l’on y est allé par la bande en passant par le droit de vote dans les affaires scolaires ou en matière paroissiale. Il y a des cantons où l’on a préféré la voie de l’institution progressive ou partielle.»

Toujours est-il que le Valais, en avril 1970, dit oui après que l’on a assisté «durant près d’un mois presque à un bourrage de crâne. L’on a multiplié dans toute la presse les articles, les déclarations, les appels, les prises de position, […] ce qui eut pour effet d’aigrir certains citoyens qui estimèrent n’avoir pas besoin de tant de sommations pour accorder aux femmes cette élémentaire justice».

Deux mois après, dans sa chronique de la Gazette, dont il avait été le rédacteur en chef puis le directeur vingt ans durant (jusqu’en 1966), Pierre Béguin (en vidéo ici en 1964 à propos des sujets tabous en Suisse, sur le site Notrehistoire.ch) se fait historien des mentalités pour expliquer pourtant ceci: «Dans les cantons les plus traditionalistes, […] là où l’on associe encore […] la citoyenneté avec la capacité de porter des armes, l’opposition sera importante», prévoit-il. Mais ce n’est pas un argument pour le Journal de Genève:

«On sait bien que l’on trouve encore des irréductibles à la campagne où la femme exerce un pouvoir réel que son mari aime bien compenser par son monopole politique, ainsi que dans les milieux d’ouvriers où l’homme, obligé de se livrer à un travail déshumanisé, est porté à se refaire une dignité en assumant des responsabilités politiques.» Mais Béguin est confiant sur un oui à venir. Ce, même si Margot craint «un engourdissement […] de la conscience politique des femmes» vis-à-vis d'«une activité civique toujours plus rébarbative» dans des partis politiques «en disgrâce»…

… où la concurrence féminine n’est pas près d’être accueillie comme une nouveauté stimulante

Alors, avant toutes ces plumes éclairées, celle de Béguin surtout, qui publie une autre chronique – remarquable – le 4 février 1971, la Suisse est-elle longtemps restée un pays rétrograde, un repaire de machos? Au point que l'«on prétend même qu’aucune innovation d’une telle portée n’a eu lieu depuis la mise en vigueur de la Constitution fédérale de 1847», juste avant le scrutin aujourd’hui jubilaire.

Relire aussi: les pages spéciales du «Temps» du février 2011 (40e anniversaire du suffrage féminin en Suisse)

Alors que les Néo-Zélandaises ont acquis ce droit de vote en 1893, les Suissesses ne l’obtiennent que trois ou quatre décennies avant plusieurs pays du Golfe, par exemple, peu réputés pour leur respect des droits des femmes – et des hommes. Raison largement suffisante pour se plonger dans les archives historiques – numérisées sur le site LeTempsArchives.ch – afin de mieux saisir ce qui s’est passé dans les années 1970-1971: dans plus de 300 articles (longs ou très brefs), donc, alors publiés par le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, parmi lesquels nous avons retenu une petite soixantaine d’entrées.

Question liminaire: pourquoi un temps si long, qui paraît aujourd’hui aberrant? Il faut pour ce faire, «sentir» l’époque et réaliser que le suffrage féminin peut même être «battu sur son propre terrain», vu qu’il existe encore en 1970 une association de Suissesses contre ce droit et contre «la politisation de la femme». Les sondages montrent d’ailleurs un fort clivage en fonction de l’âge et de la classe sociale, et un Röstigraben certain, avec 31% de femmes alémaniques conservatrices, mais seulement 9% en Suisse romande.

Face à ces noyaux de résistance, le Journal de Genève pense qu'«il faudra convaincre l’électorat masculin, jaloux de ses prérogatives, que l’heure de l’équité a sonné. Il faudra prendre des mesures prophylactiques pour contrer la campagne d’hygiène collective» de l’association susdite, «qui tente d’immuniser la «majorité des femmes silencieuses» de la politisation qu’elles subissent actuellement».

Précisez le sexe!

Une anecdote est révélatrice d’un certain état d’esprit. «Le rédacteur en chef de la National-Zeitung, quotidien bâlois, avait reçu une invitation le priant d’envoyer un membre de la rédaction» à une assemblée communale, bien entendu exclusivement masculine à l’époque. «Au jour fixé, le journaliste se fit purement et simplement expulser […]: il avait en effet le malheur d’appartenir au sexe faible [sic]». Le journal prit ainsi l’initiative de prier la commune de Kaiseraugst «de préciser dorénavant, sur les invitations adressées à la presse, le sexe dont [devait] être pourvu le collaborateur demandé.

Une autre anecdote en dit long aussi. Durant les débats au Conseil national précédant la votation, le député neuchâtelois du Parti suisse du travail Jean-Pierre Dubois fait une intervention qualifiée de «pittoresque». «Docteur de son état, il s’attacha à démontrer que la différence entre hommes et femmes n’est biologiquement pas si grande, il fut aussi question du chromosome et que d’ailleurs, […] bien des hommes sont au fond des femmes, et votent, tandis que des femmes, bien plutôt hommes, ne votent pas. Moment de détente pour l’Assemblée, franche gaîté, d’autant plus qu’il faut bien reconnaître, sans vexer personne, qu’elle ne compte guère de jeunes éphèbes au charme ambigu»…

Deux semaines avant le scrutin, le Guardian, à Londres, relève que «si la Suisse peut prétendre aux plus anciennes traditions démocratiques, elle n’a cependant progressé […] qu’à l’allure d’un coucou… qui n’a pas été remonté» et qu’on n’est pas près d’y voir «l’apparition d’une Golda Meir [comme en Israël] ou d’une Indira Gandhi». En fait, «dans les régions montagnardes alémaniques, l’homme persiste à penser que la femme doit faire la cuisine pendant qu’il va voter». Le Daily Telegraph n’en pense pas moins.

Alors, et si ces journaux avaient raison? «Et si c’était l’échec?» s’angoisse Jacques-Simon Eggly dans un éditorial du Journal de Genève. «Qu’en penserait-on à l’ONU, au Conseil de l’Europe, au sein du Marché commun? On voit bien que notre position internationale, dans le monde entier, en subirait un préjudice certain. On admettait un anachronisme qui durait; on se gausserait de sa reconduction et on se méfierait d’un peuple qui l’a voulue. Mais trêve de raisonnements! Il faut voter OUI: c’est une évidence.» Et comme le dit un conseiller aux Etats tessinois:

Platon a donné ses lettres de noblesse à la politique en la définissant comme l’art de rendre les hommes meilleurs. Y a-t-il quelqu’un qui doute que, dans l’exercice de cet art, les femmes pourront admirablement nous aider?

Les libéraux suisses, d’ailleurs, tiennent en général à «évoquer l’impression déplorable que produirait à l’étranger […] un rejet du suffrage féminin, à l’aube d’une décennie où nous avons besoin de solliciter la compréhension des autres pour nos positions particulières», notamment sur l’Europe qui se construit. Conscient du danger de dégât d’image, c’est à peu près au même moment que le Conseil fédéral défend son droit de prendre part «à des émissions de la radio ou de la télévision favorables à l’institution du suffrage féminin» sans restreindre «les possibilités qui s’offrent aux adversaires de faire valoir également leur point de vue».

Mais le conseiller fédéral radical tessinois Nello Celio préfère jouer la prudence politique en conseillant aux femmes: «N’envoyez pas vos suffragettes furieuses devant la télévision.» Et deux mois plus tard, Mgr François-Nestor Adam, l’évêque de Sion, y va aussi de son couplet en disant qu'«il ne faut pas croire que le suffrage féminin détourne la mère du foyer. Au contraire, la participation de la femme à la vie politique exercera une influence bienfaisante sur la société, en particulier dans le domaine de la famille, de l’enfance, de l’éducation, de la bienfaisance, sans oublier les problèmes majeurs des temps modernes, à savoir la paix entre les nations et l’aide aux pays en voie de développement.»

Le socialiste Pierre Graber, lui, élu une année plus tôt au Conseil fédéral, fait preuve à Lausanne de «son adhésion inconditionnelle» à la cause des femmes, obligeant «l’homme à s’élever au-dessus de lui-même lorsque la justice le commande». C’est une occasion pour lui «de surmonter une accumulation de préjugés périmés et de corriger la décision de 1959».

L’Association suisse des femmes paysannes est du même avis, avec un argument bien à elles. «Il doit en être dans notre pays comme dans une ferme bien organisée: partage du travail entre l’homme et la femme, mais responsabilités endossées ensemble», disent-elles. Alors que la philosophe genevoise Jeanne Hersch, elle, met les points sur les i:

La date de ce scrutin approchant où «la moitié du peuple suisse qui a toujours fait du service militaire» doit se prononcer sur le sort de «l’autre moitié de ce peuple qui a toujours fait du service de ménage» (formule parlante de La Vie protestante), Daniel Margot s’inquiète d’une étrange perspective avec un vocabulaire non moins étrange: «Qu’une fois «promue» citoyenne, la femme suisse garde son rôle de complémentarité de l’homme ou, pire encore, que la perte de sa virginité politique lui soit comptée comme un péché. En l’occurrence, le désir de rester maître de son destin politique ne devrait pas pousser l’homme à ne diviniser que la citoyenne immaculée. Réciproquement, la femme doit se garder d’assimiler sa promotion civique à une quelconque impureté préjudiciable et paralysante, sinon stérilisante.» Prose escortée, juste à côté, de cette «Eve politique»:

Au lendemain de la votation, le rédacteur en chef de la Gazette, François Landgraf, salue «un oui de grand cœur», tandis que Michel A. Panchaud exprime quelques doutes métaphoriques: «Si le papillon est sorti de sa chrysalide, cela veut-il dire pour autant qu’il puisse voler et qu’il volera immédiatement? Il lui faudra encore auparavant déployer ses ailes, en comprendre le fonctionnement et les essayer doucement. Ainsi en ira-t-il aussi de la citoyenne suisse, née hier après avoir passé plus de 70 ans dans son cocon.»

Mme Girard, l’anti-suffragette

Dans le Journal de Genève, c’est encore Jacques-Simon Eggly qui empoigne sa plume pour dire que «si le projet avait été rejeté, nous serions beaucoup […] à ressentir une certaine gêne, voire quelque honte à être Suisses». Mais «le «oui» est authentique» soutient-il. Et ce, «grâce à l’action persévérante de femmes militantes, mais nullement suffragettes», telle Gertrude Girard-Montet (photo ci-dessus), active dans la lutte en faveur du droit de vote des femmes depuis alors près d’un demi-siècle. Grâce aussi, ajoute l’ancien conseiller national libéral genevois, «au soutien éclairé mais non agressif de beaucoup d’hommes politiques de ce pays».

Auparavant, la présidente de l’Association suisse pour le suffrage féminin avait fermement défendu l’idée qu’il s’agissait «de secouer le poids d’une tradition séculaire, d’un régime patriarcal» pour «la reconnaissance de la dignité de la femme en tant qu’être responsable». Ce à quoi «un monsieur» lui rétorqua un jour qu’en cas de vote positif, il souhaitait que «ces dames manifestent leur reconnaissance à leurs seigneurs et maîtres. Soyez tout à fait tranquille, Monsieur, [lui répondit] Mme Girard, les femmes paient toujours leurs dettes…» Les «Suissesses» particulièrement:

Mais l’essentiel est là: au «soulagement général», «la maturation nécessaire s’est produite, sans secousse, gagnant la Suisse centrale, gonflant la métropole zurichoise, unifiant la Suisse romande, gagnant, dans les communes, le vieux canton […] qui abrite la capitale fédérale, essaimant encore ailleurs»… «La partie est bel et bien gagnée», ajoutent les journaux alémaniques et tessinois.

Direction Strasbourg

Et une autre question se pose immédiatement: vu le succès, sera-t-il «désormais possible à la Suisse de signer la Convention européenne des droits de l’homme»? En fait, le Conseil fédéral ne voit pas de perspective «à brève échéance», surtout que le parlement devra être saisi de l’affaire. «Au demeurant, si le suffrage féminin a été adopté sur le plan fédéral, il ne l’est pas encore dans certains cantons.» En 1974, malgré l’exception persistante des deux demi-cantons d’Appenzell, la Suisse ratifiera cette CEDH.

Un mois après la votation, le débat n’est toutefois pas terminé, et fait même encore quelques grincheux: le Tribunal fédéral rejette une plainte d’un citoyen d’Oberrüti (AG), contestant que le droit de vote fût lié au droit d’éligibilité… Et, dans le même genre, pour le même canton qui plus est, un député déposera une plainte au TF sur le devoir «de se prononcer en une seule fois sur l’introduction du suffrage féminin sur les plans cantonal et communal» qui représentait selon lui «une atteinte à l’autonomie communale».

Le président du Conseil d’Etat vaudois, le libéral Claude Bonnard, est, lui, optimiste: dans une conférence à Saint-Prex, il démontre «qu’on peut raisonnablement s’attendre à moyenne échéance» à une représentation politique féminine «au moins égale sinon supérieure à celle des pays démocratiques qui nous entourent». Mais «une nécessité» s’imposera selon lui «à nos compagnes», celle «d’acquérir de manière militante ou non, un bagage politique».

«Nous doutons de la virilité»

C’est aussi à ce moment-là qu'«immédiatement après avoir pris connaissance des résultats négatifs de la votation sur le suffrage féminin, quelques douzaines de jeunes Liechtensteinoises se sont rassemblées devant le siège du gouvernement de Vaduz pour protester», avec des pancartes telles que: «Nous avons honte pour le Liechtenstein», «Nous plaidons pour la suppression du droit de vote masculin» ou «Nous doutons de la virilité». Les femmes de la principauté, qui fut le second pays au monde après la Suisse à accorder le suffrage féminin par un vote du corps électoral masculin, n’obtiendront ce qu’elles voulaient qu’en 1984.

Lire aussi: Brigitte Studer, vox femina et autrice de «La Conquête d’un droit, le suffrage féminin en Suisse» (Ed. Livreo-Alphil)

A la mi-juin 1971, le combat est pourtant loin d’être terminé. Le symptôme de ce qui va advenir plus tard est que «mission accomplie, l’Association vaudoise pour le suffrage féminin change de nom», pour devenir l’Association vaudoise pour les droits de la femme. Il y a encore du travail, quasi cinquante ans avant #MeToo.

Quatre mois plus tard, lors des premières élections fédérales avec des candidates, 11 femmes parviennent à se hisser au Conseil national et une aux Etats, la Genevoise Lise Girardin. N’empêche, il y a encore, «dans ce pays, un certain nombre de citoyens qui auraient aimé que l’introduction du suffrage féminin soit liée à l’institution d’un service militaire féminin, ou qui auraient même voulu que l’un n’aille pas sans l’autre»:

En 2021, au Brunei et en Arabie saoudite, il n’y a toujours pas d’élections nationales, et les femmes tout comme les hommes n’y ont le droit de vote que pour les scrutins locaux. Au Vatican, l’accès au collège électoral est réservé aux cardinaux et comme le Saint-Siège n’ordonne pas de femmes, la situation est claire… On peut également citer la République monastique du Mont-Athos en Grèce, où seuls les hommes ont le droit de vote. Parce que la présence de femmes y est interdite mais, précise la règle, «à l’exception des poules et des chattes».


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