Opinion

Suisse-UE: combien de divisions?

OPINION. On remarque ces deux dernières années une hausse assez marquée des arguments de type culturel-identitaire en lien avec la question européenne en Suisse, note deux chercheurs de l’Université de Genève, Blaise Fontanellaz et François Saint-Ouen.

Les débats autour du projet d’accord institutionnel avec l’UE ont ceci d’intéressant qu’ils permettent de mieux cerner la manière dont les élites envisagent l’avenir de la Suisse au sein de l’ensemble européen. Et force est de constater qu’il n’y a guère de consensus sur ce point! C’est ce qui ressort de l’étude intitulée «Suisse-Union européenne: les débats autour de l’accord institutionnel», que nous venons de publier à l’Université de Genève.

Trois logiques se superposent et parfois s’affrontent au sein des principaux partis et groupes d’intérêt: l’une répond essentiellement à des arguments culturels et identitaires, orientés vers la défense des spécificités suisses, notamment de la démocratie directe et de la souveraineté (c’est l’axe traditionnel de l’UDC, qui refuse l’accord; mais il s’affirme également au sein de l’USAM et du PDC, qui s’y opposent partiellement); une autre privilégie la rationalité économique dictant à la Suisse la nécessité impérieuse de s’arrimer au marché intérieur européen, et donc de signer le projet d’accord puis de le ratifier (economiesuisse, les Vert’libéraux et le PLR); la troisième, portée notamment par les syndicats (USS, Travail.Suisse) relayés par le Parti socialiste et les Verts, met en avant la dimension sociale pour refuser un accord qui réduirait la protection des salariés.

Les arguments de type culturel-identitaire

Outre cette fragmentation accrue dans la vision de l’avenir européen, c’est l’évolution dans le temps de ces diverses composantes qui doit retenir l’attention. Si l’on reprend les campagnes qui ont eu lieu sur les thèmes européens depuis 1989, on remarque en effet, ces deux dernières années, une hausse assez marquée des arguments de type culturel-identitaire par rapport au passé encore proche. Cette hausse est particulièrement sensible au sein du PDC et du PLR, où elle concurrence fortement la logique économique qui inspirait majoritairement ces partis dans les relations avec l’UE durant les périodes antérieures. Cela explique qu’aujourd’hui, divisés en leur sein, ils aient plus de mal à s’accorder sur une orientation claire. Or cette inflexion n’est pas seulement due à la spécificité de l’accord institutionnel, car la période antérieure (1989-2014) qui nous a servi de point de comparaison a eu, elle aussi, son lot d’échéances propres à exacerber les sensibilités, que ce soit le vote sur le libre établissement ou sur Schengen en 2005, sur l’initiative du Nomes demandant l’ouverture de négociations d’adhésion à l’UE en 2001, sans parler de la campagne sur l’Espace économique européen en 1992! On est donc devant une évolution récente, qu’on peut interpréter comme significative.

Le gouvernement gagnerait à mettre mieux en avant les dimensions sociale et culturelle, les peuples ne vivant pas que de rationalité sèche

Alors, les relations avec l’UE sont-elles vues actuellement en Suisse comme une échéance à redouter ou comme une chance à saisir? La réponse n’apparaît pas clairement… En l’état, que dire donc d’un futur référendum sur ce nouvel accord, sinon que toutes ces divisions sur fond de montée des arguments identitaires rendent plausible l’éventualité d’un refus populaire? Plutôt que d’affronter cette épineuse question européenne, la classe politique suisse semble maintenant aspirer à concentrer d’abord ses efforts pour combattre l’initiative de l’UDC sur l’immigration, car elle se montre plus unie sur ce dossier.

Communication du Conseil fédéral

On ajoutera que la Suisse est loin d’être seule à connaître une montée des préoccupations identitaires. Elle s’exprime au sein de l’UE elle-même avec la progression, au fil des élections européennes (la dernière, cette année même) de forces qu’on qualifie de «populistes» ou d’«eurosceptiques» qui fonctionnent peu ou prou sur les ressorts identitaires, avec souvent l’immigration comme autre point de focalisation. Par ailleurs, alertée par les analyses de la votation du 9 février 2014 montrant qu’une frange importante des couches les moins aisées de la population était tentée par le repli, la gauche sait aujourd’hui que c’est un terrain sensible, d’où sa détermination à conserver intactes les mesures d’accompagnement. Le référendum sur le Brexit en 2016 avait lui aussi révélé pareilles orientations. Par ailleurs, la situation en Suisse rappelle un peu l’équation du référendum français sur le traité constitutionnel européen en 2005, refusé nettement (55%) en raison de la superposition d’un vote souverainiste et d’un vote d’opposition de gauche à une orientation jugée trop néolibérale de la construction européenne.

Face à ces évolutions, peut-on dire que la communication du Conseil fédéral, qui depuis quelques années construit son argumentation européenne autour de données centrées sur l’économie, apporte toutes les réponses qui conviennent? En tout cas, ce n’est pas sur l’axe économique que se concentrent les oppositions… Le gouvernement gagnerait à mettre mieux en avant les dimensions sociale et culturelle, les peuples ne vivant pas que de rationalité sèche. Et puis il faudra expliquer un jour à l’UE (actuellement occupée ailleurs: Brexit, élection de la nouvelle Commission, etc.) qu’il faut donner du temps à la Suisse… pour de bonnes raisons.


Blaise Fontanellaz et François Saint-Ouen sont chercheurs au Centre de compétences Dusan Sidjanski en études européennes, Université de Genève.


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