Ma semaine suisse

Suisse-UE: le langage de vérité

Il y a des jours où, à Bruxelles et à Paris, il vaut mieux être Grec et surendetté que Suisse et milliardaire. La bise claquée par Jean-Claude Juncker à la présidente de la Confédération ne saurait ainsi rivaliser avec les viriles accolades et les tapes complices sur l’épaule du premier ministre grec, Alexis Tsipras. L’une n’a rien obtenu, ou presque. L’autre, malgré l’accueil glacial à Berlin, a déjà récolté au moins une compréhension pour la renégociation de sa dette de 320 milliards d’euros. C’est toute la différence entre être hors ou dans le club européen.

Lundi, donc, la délégation suisse à Bruxelles a reçu une nouvelle confirmation de ce qu’elle entend depuis une année de la part des Européens: le principe de la libre circulation n’est pas négociable. La position de la Suisse – qui veut introduire des contingents d’immigrés et la préférence nationale – et celle des Européens, pour qui la libre circulation est l’un des quatre grands acquis de l’UE, sont si éloignées que Jean-Claude Juncker s’avouait «pas particulièrement optimiste».

C’est ce constat alarmiste qui a amené la ministre des Finances, Eveline Widmer-Schlumpf, à déclarer, lors de sa tournée asiatique, qu’elle croyait à «une nouvelle décision, un nouveau vote dans quelques mois» sur les relations de la Suisse avec l’UE. «Je suis persuadée à titre personnel que nous ne pourrons pas emprunter une autre voie», a-t-elle ajouté.

Il n’en a pas fallu davantage pour que les présidents de parti lui tombent sur le dos. S’agissait-il d’une inacceptable rupture de collégialité, d’un aveu public de division au sein du Conseil fédéral, d’une déclaration qui saperait les efforts du gouvernement? Une déclaration maladroite, sans doute. Car, avant de pronostiquer l’échec des discussions, il faudrait au moins que le Conseil fédéral ait fait la démonstration aux Suisses qu’il a tout tenté pour sortir de l’impasse. Pour cela, le Conseil fédéral doit mener jusqu’à son terme la procédure législative intérieure. Et utiliser l’offre d’échanges politiques offerte par Jean-Claude Juncker. Même si les perspectives de succès sont très faibles.

Mais cette façon des présidents de parti de crier haro sur le baudet est assez inconvenante, voire un brin retorse. En mai dernier, le président Didier Burkhalter avait lui-même parlé de «voter dans les deux ans sur un accord renouvelant les relations bilatérales entre la Suisse et l’UE» sans que cela ne soulève la moindre protestation.

Le plus inquiétant, c’est la sinuosité de ces mêmes leaders politiques. Le 16 mai, lors des entretiens de la maison de Watteville, les présidents des partis gouvernementaux avaient unanimement constaté, selon le communiqué officiel, que «le nouvel article n’est pas compatible avec l’accord sur la libre circulation avec l’UE. Le Conseil fédéral et les partis ont souligné que cet article devait être mis en œuvre de façon rigoureuse.»

A peine la porte refermée, chacun y est allé de sa propre partition. Pour le PS, pas question de contingent. Au PDC, on veut une mise en œuvre rigoureuse, mais sans renoncer aux accords bilatéraux. Même si cela était jugé inconciliable la veille. Quant au président des Vert’libéraux, Martin Bäumle, il confiait au Temps (LT du 06.10.2014): «Si la mise en œuvre de l’initiative mène contre toute attente à une impasse avec l’UE, il faudra discuter d’une votation sur les bilatérales.»

Eveline Widmer-Schlumpf a eu le tort de dire l’indicible un peu tôt: il faudra revoter. Ce langage de vérité, les Suisses sont capables de l’entendre. Sans doute pas les présidents de parti.

La conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf a eu le tort de dire l’indicible: il faudra revoter

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