Ce n'est pas de Bruxelles que la Suisse doit se méfier le plus, c'est d'elle-même. Des passions de sa propre opinion publique et des états d'âme de son électorat travaillé par des forces contraires. Les négociations qui viennent de s'ouvrir avec l'Union européenne pour l'extension à ses dix nouveaux membres des accords de libre circulation avec la Suisse se joueront davantage à Zurich qu'à Bruxelles.

A Zurich, d'où le Syndicat de l'industrie et du bâtiment, le très combatif SIB, lance un sérieux avertissement: sans de nouvelles mesures de sauvegarde pour éviter la sous-enchère salariale et sociale, il s'opposera aux nouveaux accords bilatéraux. A Zurich, où l'UDC, exaltée par la perspective d'une victoire électorale, en rajoute pour flatter les sentiments nationalistes et annonce déjà un référendum.

Dans le climat social actuel, marqué par le retour du chômage, par le débat sur l'âge de la retraite et la nette avancée des idées néolibérales au parlement, les syndicats sont peu motivés pour s'opposer à une base très remontée. Même si les dirigeants s'en défendent, le risque n'est pas négligeable d'attiser les réactions populistes et égoïstes, de renforcer les rangs de Christoph Blocher en agitant la menace de nouvelles pressions sur les salaires et les conditions de travail.

Pourtant, il ne suffira pas cette fois aux dirigeants patronaux de dénoncer «l'alliance contre nature entre l'UDC et les syndicats» pour rameuter les organisations de salariés au nom des valeurs européennes et d'ouverture. Les salariés voudront savoir ce qu'ils ont à gagner dans un accord que souhaitent avec tant d'ardeur Pascal Couchepin et le patronat. Il faudra bien lâcher du lest sur les mesures d'accompagnement.

On voit bien désormais les limites des négociations bilatérales, cet impossible numéro de voltige dans lequel nous nous sommes engagés il y a dix ans. La Suisse ne peut continuer à négocier ainsi. Les uns menacent de couper la corde, les autres contestent la largeur du filet social et, au final, l'artiste pourrait bien s'écraser. Il suffirait d'un vote négatif de la Suisse pour que, patatras, les sept accords bilatéraux de 1999 soient dénoncés. C'est la clause «guillotine». Dix ans pour rien. Ce n'est plus un numéro de trapèze, mais un exercice de trompe-la-mort.

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