Le visage de Şule Çet est devenu un emblème de la lutte pour les droits des femmes en Turquie. Le 28 mai 2018, cette étudiante en design de 23 ans avait été retrouvée morte au pied d’un gratte-ciel d’Ankara, où elle travaillait pour payer ses études. Si les premiers rapports de police ont évoqué un suicide, cette piste a rapidement été écartée.

D’après le rapport d’autopsie, la jeune femme aurait été violée puis poussée du 20e étage. Ce soir-là, deux hommes – dont son employeur – se trouvaient avec elle. Le premier volet de leur procès s’est tenu la semaine dernière à Ankara, provoquant indignation et colère dans le pays.

Une défense immonde

Car d’abord, les deux hommes d’affaires nient avoir touché la victime, bien que des traces de leur ADN aient été identifiées sous les ongles de l’étudiante ainsi que sur sa hanche. Un SMS envoyé par Şule Çet à sa colocataire le soir même témoigne de l’insécurité qu’elle ressentait à ce moment-là sur son lieu de travail: «Ne me laisse pas quitter le bureau car il est amoureux de moi», avait-elle écrit.

Dans leur défense, les avocats des présumés coupables se sont permis de commenter la vie privée de Şule Çet, arguant qu’elle n’était pas vierge, rapporte les Hürriyet Daily News. Ils ont également fait fuiter un rapport indiquant la présence d’alcool dans le sang de la jeune femme, un élément dont ils se sont servis pour affirmer qu’elle avait de toute façon «probablement envie de faire l’amour», cite une correspondante en Turquie sur le site Cheek Magazine.

Je suis presque certain que l’engouement populaire va influencer le jugement de manière positive

Ismail Amca, le père de la victime

Outrés par les arguments «incohérents» et «scandaleux» avancés par les avocats, de nombreux internautes ont crié leur colère sur les réseaux sociaux. Suivi par plus de 37 000 abonnés, un compte Twitter (@suleicinadalet) créé par des amis de la victime a permis de relayer le procès ainsi que de publier des photos de Şule Çet et de sa famille. Pendant les audiences, le hashtag #suleadaletiçin («justice pour Şule») était un des sujets les plus commentés du pays sur la plateforme.

«Défendre un meurtre en invoquant le style de vie de la victime n’est pas légitime. La défense machiste des accusés est immonde», réagit un internaute. «L’avocat des accusés a voulu humilier Şule», écrit un autre. «Soutenons le père de Şule et manifestons!» peut-on également lire. Un soutien apprécié par Ismail Amca, le père de la victime. «Avec leurs déclarations choquantes, les suspects ont voulu créer le chaos dans la salle d’audience. Mais je suis presque certain que l’engouement populaire va influencer le jugement de manière positive», a-t-il déclaré.

440 femmes tuées l'année dernière

Régulièrement mis à jour, le compte Twitter relaie aussi les cas d’autres femmes tuées par leur conjoint ou un proche de sexe masculin en Turquie. «L’année dernière, 440 femmes ont péri. En janvier, il y a déjà eu 43 meurtres de ce type», déplore Özden Öz, membre de Kadin Meclisleri, une association engagée dans la défense des intérêts des femmes turques. Celle-ci mène actuellement des campagnes d’information dans plusieurs villes du pays en vue des élections locales du mois de mars.

Son slogan: «Nous voulons vivre dans des villes dans lesquelles nous ne sommes pas tuées.» D’autres associations de femmes ont également participé à l’audience, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Nous exigeons une vraie justice, pas seulement celle des hommes.»

Le procès ajourné des présumés meurtriers de Şule Çet reprendra le 15 mai. Une manifestation largement relayée sur Twitter est déjà prévue à cette date, devant le tribunal d’Ankara. Les avocats des deux hommes ont signalé qu’ils porteraient plainte contre la médiatisation à outrance de l’affaire. Une manière de «cacher la réalité au public et de clore l’enquête», déplore l’avocat de la famille de la victime.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.