Les soussigné-e-s font requête auprès des membres éminents et éminentes du Conseil fédéral afin qu’ils et elles poursuivent leur mandat de protection auprès de leur bon peuple, et ne laisse pas celui-ci seul et vulnérable devant les fléaux qui menacent son existence d’une manière plus grave encore que la présente pandémie.

Le 27 avril prochain, une partie des mesures qui avaient été mises en place par Votre Autorité dans le but de protéger nos vies seront levées. D’autres suivront jusqu’à un retour complet à la situation initiale qui prévalait dans notre pays avant l’irruption du Covid-19 et les ravages qu’il a causés. Vous retournerez à vos affaires et à vos départements, le bon docteur Koch dont vous aviez eu la présence d’esprit de vous entourer rentrera chez lui. Nous serons dès lors livrés à nous-mêmes. Cette nouvelle nous inquiète, peut-être plus encore que la menace de ce virus qui semble heureusement s’éloigner aujourd’hui.

Durant des semaines, vous avez veillé sur notre santé. On vous sentait forts et engagés, mobilisant l’armée et la protection civile, fermant ceci, interdisant cela, usant de tous vos pouvoirs – au risque de les étendre, au moins temporairement – mais pour le bien et le salut de tous. Il était magnifique ce spectacle de la responsabilité, de la compétence et du souci du bien commun. Il faisait chaud au cœur. On se sentait protégés. Et on vous sentait aussi protégés, vous, membres éminents et éminentes du Conseil fédéral, puisque nous vous savions entourés des médecins et de scientifiques que vous associiez sans cesse à vos prises de décision.

Mais demandez à vos enfants

Savoir que nous n’allons plus pouvoir compter sur vous ni sur eux pour veiller sur nos vies, celles de nos vieillards, celles de nos enfants nous attriste et nous effraye. Car demain, éminents et éminentes membres du Conseil fédéral, n’est pas une renaissance. Demain n’est pas une fête. Demain n’est pas un armistice. Demain est un retour au compte à rebours vers de plus grandes catastrophes encore, partout décrites et documentées, et pour cette raison même prévisibles et partiellement évitables ou susceptibles d’être atténuées dans leurs effets.

Nous ne pouvons pas imaginer que vous souteniez les compagnies, les banques et les institutions qui travaillent chaque jour à accélérer encore ce processus de destruction de la vie sur notre planète

Peut-être que comme nous tous et toutes, vous n’avez pas totalement à l’esprit l’ampleur et l’urgence du problème. Il fait un peu chaud. Il fait un peu sec. La neige manque un peu. Tout comme les abeilles. Les montagnes s’effondrent çà et là. Rien de bien alarmant au fond. Rien qui nécessite un état-major de crise. Mais demandez à vos enfants, neveux et nièces, petits-enfants, eux savent. Eux sont angoissés. Eux peinent à se projeter dans l’avenir. Eux ne croient plus à des lendemains qui chantent. Eux ne savent rien d’autre de la vie que son absolu désenchantement.

Il faut les voir ces enfants, il faut les écouter, il faut rire et pleurer devant leur capacité à jouer et rire encore tandis qu’ils sont soumis aux insensées rhétoriques publicitaires d’une part, aux plus noires prédictions de l’autre. Il faut qu’en leur nom au moins nous le redisions ici.

Demain n’est pas seulement l’opportunité d’aller chez le coiffeur.

Demain n’est pas seulement l’assurance de recevoir les soins d’une physiothérapeute.

Demain est le retour à un modèle économique qui détruit notre environnement, nous rend malades, et travaille constamment à l’extinction du vivant partout sur cette planète.

Demain est le retour à un modèle de production et de consommation qui oblige 170 000 des nôtres à boire de l’eau contaminée, un modèle qui entraîne la mort prématurée de 5000 de nos concitoyens par la pollution de l’air qu'il provoque, un modèle, enfin, qui nous épuise et nous rend si malheureux que l’épidémie de burn-out qui en découle vous coûte 10 milliards par an – ce sont vos chiffres.

Ne nous abandonnez pas

Vous comprendrez notre désarroi. Nous ne pouvons imaginer que vous nous laissiez nous débattre seul avec ces fléaux. Comme nous ne pouvons pas imaginer, même dans nos pires cauchemars, que vous, qui avez si attentivement veillé sur nous, souteniez les compagnies, les banques et les institutions qui travaillent chaque jour, aveuglement ou cynisme, à accélérer encore ce processus de destruction de la vie sur notre planète.

Nous vous demandons, membres éminents et éminentes du Conseil fédéral, de rester encore à notre chevet. Nous avons besoin de vous. Nous avons besoin de vos médecins et vos scientifiques. Nous avons besoin de votre sens des responsabilités et de votre compassion. Nous avons besoin de votre courage et de votre engagement. Peut-être pouvez-vous continuer à vous occuper de nous encore un peu? Peut-être le docteur Koch est-il d’accord de repousser ses projets de canicross afin de veiller sur nos destinées? Peut-être pouvez-vous même prendre de nouvelles mesures pour empêcher ces catastrophes que les savants qui vous entourent ne manqueront pas de vous décrire?

Nous avons fait des efforts, vous l’avez remarqué?

Nous sommes prêts à en consentir davantage.

Nous nous sommes montrés capables de rester chez nous.

Nous avons acheté des fruits et des légumes directement aux producteurs locaux.

Nous nous sommes promenés dans les bois tout proches de chez nous.

Nous avons aidé nos enfants à faire leurs devoirs.

Nous avons fait la cuisine sans recourir à des produits importés dans le cadre du Mercosur.

Nous avons voyagé dans nos têtes sans rêver d’envahir Barcelone ou Venise.

Nous avons même suspendu nos affaires et nos commerces au risque de nous précipiter dans la faillite.

Nous sommes prêts à changer d’autres choses encore s’il le faut, si c’est pour notre bien, si vous nous le demandez, avec la force tranquille dont vous avez fait la démonstration durant la récente tempête. Mais s’il vous plaît, membres éminents et éminentes du Conseil fédéral, ne nous abandonnez pas, pas maintenant. Notre santé, notre vie restent menacées. Continuez à nous protéger, comme vous l’avez fait si bien ces dernières semaines.


* Billie Bird, Aline Bonard, Dominique Bourg, Anne Bruschweiler, Alex Capus, Stéphanie Chuat, Gilles Dana, Lauriane Gilliéron, Antoine Jaccoud, Charles Kleiber, Natacha Koutchoumov, Ursina Lardi, Pedro Lenz, Denis Maillefer, Augustin Maillefer, Sofia de Meyer, Cédric Pescia, Véronique Reymond, Thierry Romanens, Daniel de Roulet, Gabriel Salerno, Yvette Théraulaz, Gilles Tschudi, Nicolas Wadimoff, Blaise Willa, Sophie Swaton, Julien Perrot, Marie-Thérèse Chappaz.