La Suisse a récemment fêté le percement historique du tunnel de base du Gothard ainsi que la prouesse technique qui a accompagné sa réalisation.

Tout a été dit sur cet ouvrage hors norme, y compris sur l’évolution des coûts. Mais la Suisse, qui a développé un réseau de transport considéré aujourd’hui comme l’un des plus denses au monde, va continuer à construire des infrastructures complexes et coûteuses.

L’élimination des goulets d’étranglement, l’extension du réseau et l’amélioration du trafic dans les agglomérations sont des thèmes d’actualité qui nécessitent des besoins de financement de plusieurs milliards de francs. Pour ne citer que ces exemples, le CEVA à Genève, la gare souterraine de Zurich et le contournement autoroutier de Bienne sont autant de projets complexes nécessitant la réalisation de nombreux tunnels.

Des besoins se font donc toujours plus pressants, les projets sont nombreux et en corollaire les ressources financières limitées. Ces éléments obligent donc les maîtres d’ouvrage et leurs mandataires à appliquer une gestion de projet rigoureuse, à utiliser les moyens financiers de manière parcimonieuse et à garantir une bonne maîtrise des coûts tout au long du projet.

Les dépassements de coûts injustifiés qui touchent la réalisation de ce genre d’ouvrage sont une question récurrente tant sur la scène politique que médiatique. Rappelons ici l’écho provoqué par les surcoûts du contournement de Bulle ou encore l’explosion des coûts pour le percement du tunnel de Moutier sur la Transjurane.

De manière plus générale, les surcoûts des projets de construction sont-ils inévitables? Dans une étude publiée fin 2009, le Contrôle fédéral des finances a effectué une analyse de la situation sur la base de dix projets de tunnels autoroutiers dont les travaux se sont achevés entre 2003 et 2009. Les coûts finaux de ces ouvrages avoisinent les 2,5 milliards de francs. C’est la première fois qu’une telle étude a été réalisée en Suisse pour des projets dont les coûts finaux sont disponibles. Quels en sont les principaux enseignements?

Avec une augmentation moyenne de 20% entre les coûts devisés et les coûts finaux, les résultats sont a priori satisfaisants en comparaison internationale. La variation des prix, à savoir le renchérissement, représente environ 10% du coût total d’un tunnel mais varie entre 0,5% et 18% selon les ouvrages analysés. Cependant, si les coûts finaux correspondent à l’estimation faite lors de l’établissement des devis, ce n’est pas forcément synonyme de bonne gestion.

Les projets analysés ont montré que l’évolution des coûts entre le devis et la fin des travaux n’est pas linéaire, c’est-à-dire que les coûts peuvent évoluer tantôt à la hausse ou à la baisse.

La plus grande différence dans l’évolution des coûts survient lors de la passation des marchés. Le Contrôle fédéral des finances a constaté que les montants adjugés sur la base des offres peuvent aussi bien être de 40% inférieurs que de 65% supérieurs au devis.

De plus, le degré de précision du devis et la manière dont il est établi sont très inégaux. Il peut aussi bien être sous-évalué ou au contraire être basé sur une fourchette de prix élevés. Lors de la réalisation, plusieurs modifications de projet sont survenues soit en raison de l’entrée en vigueur de nouvelles normes ou exigences, soit pour des adaptations de prestations suite à un manque de précision lors de l’établissement du devis. Les changements de projet qui ont eu lieu pendant les travaux représentent entre 4% et 30% de la valeur totale des contrats. En définitive, si on compare les montants adjugés et les coûts finaux, les coûts évoluent en moyenne de 27% mais ils peuvent aussi bien diminuer de 12% qu’augmenter jusqu’à près de 90%.

Au-delà de ces chiffres, l’analyse a démontré une grande disparité entre les projets au niveau de la qualité de leur gestion. La plupart du temps, la gestion des coûts s’est résumée à un simple reporting, parfois très succinct. Souvent, il n’est pas aisé d’avoir une vision financière de l’ensemble du projet. Enfin, rares sont les projets pour lesquels une analyse de risques a été effectuée.

Disposer de projets bien ficelés, élaborer des devis réalistes et précis, garantir une bonne supervision de projet, mettre en place un véritable controlling et développer une meilleure analyse des risques non seulement techniques mais aussi économiques sont autant de conditions nécessaires pour renforcer la transparence des coûts et une gestion plus rigoureuse. Par conséquent, on réduit les incertitudes et l’on minimise le risque de dépassement des coûts. Dans un contexte où les moyens financiers sont limités, des gains d’efficacité par projet sont donc possibles. Les ressources ainsi économisées peuvent être utilisées pour d’autres grands projets d’infrastructures. Etant donné l’importance des enjeux financiers, ce moyen d’action ne doit pas être négligé.

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