Parfois, je me demande si c’est une immense caméra cachée. Si une sorte de Marcel Béliveau sadique n’est pas en train de s’esclaffer dans une régie-camionnette au coin de la rue, en nous voyant ballottés de catastrophes en tragédies sur son écran de contrôle. Ou si tout cela n’est pas un Truman Show géant, planétaire, orchestré par quelqu’un, quelque part, peut-être dans le futur, ou dans un univers parallèle. Et qui aurait fumé du crack.

Franchement, le scénario est chargé comme un camion volé. Même à Bollywood, on n’aurait pas osé: une méga-menace sanitaire mondiale sur fond de no future écologique, une méga-crise sociale qui mijote, des décapitations au coin de la rue, des couvre-feux, des quarantaines, des flics, des ordonnances qui entrent en vigueur à minuit… budget illimité. Et si l’on rajoutait un vieillard qui affronte un fou pour présider aux destinées du monde libre? Allez, hop!

Non. Je dis non. Vous voudrez bien m’excuser, mais je choisis de dépasser pied au plancher tous les complotistes les plus atteints: il existe, quelque part ou à un moment donné (c’est pareil), un univers miroir du nôtre où tout va mieux. Il en existe peut-être même une multitude. Oui, Madame, oui, Monsieur.

Jouets d’un scénario

A la différence des hydroxychloroquinophages, ma théorie à moi est tellement étayée qu’elle n’est pas à moi du tout. Souvenez-vous: le chat de Schrödinger, l’interprétation de Copenhague, la mécanique quantique, les particules qui peuvent être à la fois là et pas là, la superposition d’états, les univers multiples. Tout ce charabia est en train de prendre corps devant nos yeux ébahis. La supercherie de l’existence est dévoilée par les trop grosses ficelles de ce décor criard: nous sommes les jouets d’un scénario parmi tant d’autres, possibles et concomitants.

Ce constat ébouriffant nous laisse deux options. Accepter l’inexorabilité de la grande loterie des possibles, nous résigner à avoir tiré le mauvais numéro, nous vautrer dans un déterminisme cynique et radical et continuer de nous engueuler comme du poisson pourri jusqu’à la fin du jeu.

Nous aurons du temps à tuer

Ou prendre la main. Faire le choix romantique et obstiné du libre arbitre, façon don Quichotte. Quitte à pourfendre des moulins. La proposition paraîtra vaine, ingénue, adolescente ou tout ce que vous voudrez, elle mérite pourtant d’être explorée. Ne serait-ce que pour tuer le temps. Et du temps à tuer, tout indique que nous allons en avoir.

Alors défions la Matrice, chaque fois que nous en avons l’occasion. Changeons de trottoir, comme ça, sans raison, et à grande échelle, pour tester le logiciel. Surprenons. Esquivons. Soyons gentils, quand il faudrait mordre. Soyons drôles, quand le mot d’ordre est grave. Echappons au scénariste, serrons les rangs, glissons-lui entre les doigts.

Avec un peu de chance – parce qu’on ne peut pas complètement l’exclure non plus, la chance –, nous finirons par battre le réel à son propre jeu. Et tout redeviendra possible.


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